La sécurité des monastères a un prix

Chargés de les défendre contre les pilleurs et les guerroyeurs, les avoués doivent aussi répondre à l’appel du prince pour participer à la défense du pays. Les moines et leurs dépendants sont tenus de contribuer à l’effort de guerre, particulièrement important dans le comté de Flandre (XIe-XIIe siècles)

   Dès les premiers siècles médiévaux, les abbayes fleurissent un peu partout en Europe. Et tout aussi tôt, il faut pourvoir à leur sauvegarde, ainsi qu’à celle des terres en leur possession, contre les pilleurs et les guerroyeurs. La mission d’assurer protection et justice aux religieux revient à ceux qu’on appelle les avoués. Mais leur fonction revêt aussi un aspect moins connu, plus directement lié à l’organisation militaire du pays. Jean-François Nieus est venu l’éclairer dans le cadre du comté de Flandre, « l’une des terres d’élection de l’avouerie monastique » [1].

   Au IXe siècle déjà, pour faire face aux raids normands, les grands monastères ainsi que les évêchés sont soumis à de lourdes obligations. En témoignent les énigmatiques caballarii et herescarii (guerriers ou paysans ?) du polyptyque (registre) carolingien de l’ancienne abbaye bénédictine de Saint-Bertin, située du côté aujourd’hui français, à Saint-Omer (Pas-de-Calais). Les sources ne permettent toutefois pas de déterminer l’implication de l’avoué dans cette défense commune.

   Si ce système centralisé n’a pas survécu en Francie occidentale, il s’est maintenu dans l’Empire et également en terres flandriennes. A Saint-Bertin, plus précisément dans son domaine excentré de Poperinge, deux actes du début du XIIsiècle font état de  « chevaliers-paysans » qui ne sont pas sans rappeler les caballarii et herescarii précités. Ils sont tenus de participer aux expéditions militaires du prince sous la conduite d’un ministerialis dont la position et l’attitude évoquent, à bien des égards, celles d’un avoué local.

Lithographie représentant les ruines de l’église abbatiale Saint-Bertin à Saint-Omer vers 1850, due à Ulysse Delhom, artiste peintre local. (Source: Wikimedia Commons)

   En règle générale, les maisons religieuses doivent contribuer de façon substantielle à l’effort de guerre du comte, que ce soit en aidant leur avoué à s’équiper, en permettant la levée de leurs dépendants, en perpétuant les charges liées aux terres qui leur sont cédées (quitte à les convertir en redevances), voire en entretenant elles-mêmes des effectifs de cavaliers lourds. A l’avoué revient de conduire le contingent chaque fois qu’il est convoqué pour le service militaire (l’ost comtal).

   D’où est issu ce personnage clé ? Dans les cas principaux, des grandes familles nobles. A Saint-Bertin, les avoués Evrard Ier et Evrard II et leurs successeurs Gerbode Ier et Gerbode II semblent être de proches parents des comtes de Flandre. L’abbaye Saint-Pierre de Gand, autre établissement majeur, a pour avoué le châtelain local, celui de Douai est avoué de Saint-Amé (et peut-être aussi de Marchiennes au départ), celui de Lille protège les domaines locaux de Saint-Pierre de Gand et de Saint-Vaast d’Arras, etc. A partir des années 1120-1130 s’impose en outre le principe général d’une haute avouerie du prince qui a eu, depuis le milieu du siècle précédent, tendance à s’accorder l’avouerie des nouvelles fondations, voire de certaines anciennes, celles-ci étant un socle de son pouvoir. Il intervient sans doute dans la désignation des protecteurs des moines et de leurs biens, avec lesquels s’établit, selon les termes de l’historien, « un lien très direct, de plus en plus féodal dans son expression » .

   Symptomatique: dans la vingtaine de règlements d’avouerie ­– au sens large – que conservent les archives de Flandre jusqu’au début du XIIe siècle, la moitié environ comporte des clauses relatives aux devoirs militaires de l’avoué et au soutien que lui doivent ses « protégés » : le nombre de chevaux qu’il pourra prendre en campagne, les conditions de restitution, les dispositions en cas de perte, les moyens de subsistance… Le plus ancien de ces textes nous apprend qu’un jour de 1042, l’avoué de Saint-Bertin, courroucé par un moine qui le critiquait trop ouvertement, avait ordonné à ses hommes de l’émasculer. La réplique de l’abbé du monastère fut d’en appeler au comte Baudouin V qui était devenu, quelques années auparavant, le justicier suprême sur ses terres où il avait établi la paix de Dieu – visant à mettre des limites aux actes belligérants. L’acte établi à l’occasion de sa visite tint compte des griefs des religieux mais refit aussi mention de ce qui leur incombait à chaque départ en opérations, à savoir de fournir à leur gardien attitré un cheval  de bât (utilisé pour le transport de marchandises), un morceau de lard, une ration de fromage et un viatique de 20 sous.

   A noter que le droit de prélever des chevaux, de bât comme de marche, est d’essence régalienne et donne donc à celui qui en dispose une stature d’agent du pouvoir. Cette charge symbolique explique des coutumes durables comme celle par laquelle, à Liège, l’évêque donnera son cheval blanc à l’avoué de Hesbaye partant à la tête des troupes de la principauté (d’après un document de 1321). Mais cette contrainte ancienne suscite de plus en plus de critiques et alimente les conflits qui sont à l’origine des règlements dont fait état la présente étude. « Les moines, souligne le chercheur, supportent de plus en plus mal de participer à la violence des grands et de subir les ponctions qu’elle implique » . Ainsi les communautés monastiques vont-elles s’efforcer de plafonner le nombre des équidés réquisitionnables ou d’obliger à les ferrer et à entretenir les paysans qui les conduisent. Dans certains cas, on négociera le rachat des réquisitions. Les Gantois de Saint-Pierre y parviendront en 1047 pour leur domaine d’Harnes en Artois.

   Qu’en est-il dans les entités politiques voisines du comté de Flandre ? La France, à tout le moins son espace picard, présente un gisement de servitudes militaires conséquent. Dans les années 1140, l’abbaye d’Homblières reconnaît encore à son avoué, Raoul Ier de Vermandois, le droit d’exiger dans ses villae une bête de somme par an et une participation de ses manants aux actions guerrières. En Lotharingie, par contre, de telles stipulations sont rares, en tout cas si on s’en tient aux écrits. Parmi les quelques cas, celui d’Echternach où, selon un texte de 1095, l’avoué peut partir deux jours en campagne aux frais de l’abbaye, soit pour la défense de celle-ci, soit en soutien au comte de Luxembourg.

Fondation d’une nouvelle abbaye. (Source: British Library, London, Yates Thompson Manuscripts Ms 32 fol 9v., dans « De Duinenabdij van Koksijde. Cisterciënzers in de Lage Landen » , dir. Dirk Vanclooster, Tielt, Lannoo, 2005, p. 46)

  Par comparaison, les contributions logistiques à l’avouerie imposées aux monastères flandriens pro defensione patrie jusqu’au début du XIIe siècle sont manifestement plus lourdes. Les impératifs de l’organisation militaire du comté expliquent au moins en partie cette singularité. Pour que le comte puisse s’engager en 1101, par le premier traité de Douvres, à fournir mille combattants à cheval au roi d’Angleterre chaque fois que celui-ci lui en fera la demande, il faut qu’il en ait les moyens. Il dispose effectivement d’une réserve de deux mille cavaliers lourds, surtout recrutés parmi ses vassaux, dont les plus importants disposent de leur propre suite de milites, auxquels s’ajoute l’apport de la circonscription.

   L’avoué monastique, dans ce contexte, est un alter ego du châtelain, agent comtal qui a la haute main sur les vassaux et les hommes libres mobilisables. Les deux se confondent parfois. L’abbaye de Marchiennes revendique au début du XIIe siècle que ses manants puissent payer à l’avoué une taxe de substitution pour le service de quatre à cinq semaines exigé d’eux en cas de guerre défensive. Même le règlement de Corbie – aujourd’hui en région Hauts-de-France, abbaye sous tutelle flamande bien que non située dans le comté – stipule en 1016 que l’avoué commande au nom de l’abbé les troupes qui se rendent à l’ost royal.

  « Les plus anciennes mentions de milites en Flandre, en particulier dans les sources diplomatiques, sont fréquemment associées à des figures d’avoués » . A Saint-Bertin, l’impression prévaut que ces vassaux sont solidement installés sur place et qu’ils constituent au fond les premiers interlocuteurs des moines. « Ce sont les hommes que l’avoué emmène de préférence avec lui à l’ost comtal, précise Jean-François Nieus. Les chevaux réquisitionnés servent aussi à transporter leur barda. Souffrir ces hôtes parfois indésirables fait intrinsèquement partie de la contribution des religieux à la mécanique guerrière du prince » . Si vis pacem

P.V.

[1] « Avouerie et service militaire en Flandre au XIe siècle » , dans Nouveaux regards sur l’avouerie. Les avoués des abbayes et des sièges épiscopaux entre Loire et Rhin (fin IXe – mil. XIIIe siècle). Actes du colloque de Namur (4-5 février 2016), dir. Nicolas Ruffini-Ronzani, Jean-François Nieus & Etienne Renard, Turnhout, Brepols (« Bibliothèque de la Revue d’histoire ecclésiastique » ), à paraître prochainement. L’article est téléchargeable sur https://pure.unamur.be/ws/portalfiles/portal/38359053/Nieus_Avouerie_et_service_militaire.pdf, 14 pp. [retour]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :