Gérard de Nerval avait bonne presse

L’auteur d’ « Aurélia » a été dès son vivant bien connu et apprécié chez nous. Des critiques ont été toutefois émises sur son écriture complexe et sa participation à une certaine arrogance française. Après avoir annoncé prématurément sa mort, « L’Indépendance belge » s’est avérée le journal le mieux informé sur sa fin tragique (1840-1860)

   De Gérard de Nerval, l’encyclopédie Larousse en ligne nous dit que « la plupart de ses contemporains n’avaient jamais vu en lui qu’un gentil poète, un sympathique bohème, un polygraphe de talent. Pendant trois générations, nul ne chercha à pénétrer le sens profond de son œuvre » [1]. Et pourtant, c’est une ample moisson qu’a publiée Michel Brix, directeur de recherches honoraires à l’Université de Namur, spécialiste de la littérature française du XIXe siècle, après avoir collecté dans la presse belge contemporaine de l’écrivain les articles qui lui furent consacrés [2].

   Parmi les indices de notoriété du grand romantique dans notre pays, le chercheur note que « les chroniqueurs font référence aux Nuits d’octobre, à Promenades et souvenirs, à Aurélia, à Lorely bien sûr, comme à des ouvrages qu’il n’est plus nécessaire de présenter » (p. 10). Les textes ici édités et annotés, généralement non signés, issus des rédactions ou de leurs correspondants, parfois repris d’autres publications, sont parus pendant la période 1840-1860, soit du premier séjour de Nerval sous nos cieux (il viendra une dizaine de fois) jusqu’à quelques années après sa mort tragique en 1855, sur laquelle la presse reviendra fréquemment. Ce travail est toutefois limité aux périodiques conservés à la Bibliothèque royale et qui ont fait l’objet d’une numérisation.

Une représentation des plus romanesques de Gérard de Nerval par le dessinateur français Gustave Staal. (Source: gravure, Bibliothèque nationale de France, Paris, galerie Roger-Viollet, 1306-4)

   Aidé sans doute par la propension, surtout chez les francophones, à croire qu’il n’est bon bec que de Paris, « Gérard semble avoir été sincèrement aimé et apprécié en Belgique » (p. 12), toutes tendances politiques ou philosophiques confondues. Très loin de la qualification condescendante de « gentil poète » , les formulations élogieuses abondent sur celui qui est considéré tantôt comme « un des plus spirituels écrivains de Paris » (Le Courrier belge, 18 février 1841, cité p. 31), tantôt comme « un homme d’un esprit fin et distingué » (L’Indépendance belge, 28 janvier 1855, p. 71), ou encore comme le « premier fantaisiste du XIXe siècle » (Le Bien public. Courrier des Flandres, 30 janvier 1855, p. 72) qui sait « faire monter aux lèvres bien des « fous sourires »  » mais dont la langue est « un diamant de la plus fine eau » (La Presse belge, journal politique, commercial et industriel, 3 juillet 1856, p. 121).

   En phase avec le romantisme alors triomphant, un Hippolyte Barella, futur membre de l’Académie royale de Belgique et fondateur de la Société royale de médecine publique et de topographie médicale [3] de Belgique, peut se demander si la maladie du poète, selon « le terme usité par les profanes » , n’est pas ce qu’il appelle lui-même « l’épanchement du songe dans la vie réelle » (Journal de Charleroi, 20 mars 1858, p. 128). Si des bémols apparaissent, c’est notamment pour constater que son talent « était trop fin, trop choisi, trop poétique pour être compris des masses » , ses livres se vendant d’ailleurs peu en librairie, dixit L’Indépendance belge, très réputée internationalement, dans un portrait publié quelques jours après le suicide de l’homme de lettres (4 février 1855, p. 82). Un an plus tard, le même journal porte un jugement sévère sur Les faux saulniers, ouvrage généralement peu prisé il est vrai, paru en France initialement dans Le National au cours de l’automne 1850. Les procédés qui y sont mis en œuvre ne tardent pas à fatiguer, déplore le critique: « Ces perpétuelles interruptions, digressions, et, pour dire le mot, divagations, sous prétexte de fantaisie, ont quelque chose d’énervant, même lorsqu’on y met tout l’esprit, toute la grâce, et toute la sensibilité qu’y sut mettre Gérard de Nerval, à l’exemple de tant de glorieux devanciers » . Et de voir en l’auteur un « homme d’esprit, mais d’esprit mal équilibré » (20 janvier 1856, p. 105). Il est sans doute symptomatique que des jugements pointant la complexité d’écriture aient été émis dès la jeunesse de Gérard. L’opérette Piquillo, dont il a coécrit le livret avec Alexandre Dumas – mais que ce dernier signera seul – a été ainsi qualifiée de pièce « fort jolie et faite avec beaucoup d’art et d’esprit » , mais « très pénible à disséquer » (L’Observateur, 22 décembre 1840, p. 29).

   Une certaine arrogance française est également la cible de maints commentateurs, au moment où la Deuxième République puis le Second Empire ne sont pas des plus amicaux envers le Royaume de Belgique. L’Handelsblad van Antwerpen épingle ainsi les « balivernes » rapportées par Nerval dans un récit de voyage: « Louis-Napoléon gémit à la moindre critique d’un journal belge, comme s’il était torturé, tandis que chez lui, on ne cesse de calomnier notre histoire et nos illustres héros » (3 août 1852, trad., p. 63). Selon Michel Brix, les griefs émanent surtout de Flamands répondant à ceux qui, depuis l’Hexagone notamment, prédisent la disparition de leur langue parce qu’ils se trouvent « trop près de la sphère d’influence de Paris » (p. 12). Ajoutons cependant, même si cela n’apparaît pas dans le corpus relatif au « fol délicieux » (comme il est parfois désigné), que la méfiance envers l’impérialisme du voisin du sud est aussi répandue parmi les Belges francophones convaincus que notre vocation implique de tenir la balance égale entre la France et l’Allemagne [4].

   Bien sûr, le journalisme ne serait pas ce qu’il est si, à côté de vérités plus ou moins bien senties, il ne disséminait pas son lot de canards. Le lecteur belge « apprend » ainsi que Gérard Labrunie, de son vrai nom, s’est embarqué pour Malte ou qu’il a en permanence quatre adresses à Paris (pp. 10-11). Plus grave: sur la foi de rumeurs amplifiées en mars 1841, dans le Journal des débats, par un article de l’écrivain Jules Janin qui a les apparences d’une nécrologie, plusieurs organes de presse belges annoncent la mort de Nerval. En juin 1841 encore, la très sérieuse Indépendance belge continue de répandre la fausse nouvelle. Le journal mettra par contre un vrai scoop à son actif en révélant l’internement de l’auteur des Chimères, « de nouveau en proie à une ancienne maladie » , dès le 4 octobre 1853, plusieurs semaines avant Dumas à qui on a attribué généralement cette primeur (pp. 8-9). C’est aussi L’Indépendance qui s’avérera le mieux informée sur les derniers jours du poète.

« L’Indépendance belge » du 1er janvier 1851. Un journal dont la réputation s’étendait alors bien au-delà de nos frontières. (Source: Bibliothèque nationale de France, Paris)

   Celui qui n’aura eu de cesse de fuir la réalité a mis fin à ses jours en se pendant, rue de la Vieille-Lanterne à Paris, geste attribué à un accès de démence (les funérailles religieuses ne lui seront pas refusées à la cathédrale Notre-Dame). Le romancier et journaliste Jules Lecomte, réputé pour ses courriers de la Ville Lumière, aura ici le dernier mot: « Sans doute il a bien tristement fini selon nos idées terrestres, civilisées, en allant, au sein d’une ruelle hideuse et en plein hiver, se suspendre au-dessus d’un égout! Mais que signifie, en dehors de nos préjugés, de nos idées sociales, ce détail de la forme, si, comme il l’avait sans doute espéré, il est heureux aujourd’hui au sein d’une autre vie dont le mystère cause notre humilité et notre tourment ? » (L’Indépendance belge, 22 avril 1855, p. 94).

P.V.

[1] https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/G%C3%A9rard_Labrunie_dit_G%C3%A9rard_de_Nerval/134996. [retour]

[2] Nerval et les journaux belges, éd. Michel Brix, Namur, Presses universitaires de Namur (coll. « Études nervaliennes et romantiques » , XVII), 2025, 156 pp. [retour]

[3] Et non pas « royale » comme indiqué erronément en p. 126, n. 1. [retour]

[4] Jean-Baptiste Nothomb, qui fut chef du gouvernement et un des pères de la Constitution, a exprimé cette conception dans son Essai historique et politique sur la Révolution belge (1ère éd. 1834): « Pourquoi [la Belgique] puiserait-elle aux seules sources intellectuelles de la France, de cette France qui, elle-même, va se retremper en Allemagne ? » (cité in Henri PIRENNE, Histoire de Belgique, vol. VII: De la Révolution de 1830 à la Guerre de 1914 (1932), 2e éd., Bruxelles, Maurice Lamertin, 1948, p. 258). [retour]

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