L’inspirante faïence de Bruxelles

Suivant les goûts des collectionneurs de faïences de l’époque, la manufacture de Géo Martel à Desvres (Pas-de-Calais) a produit nombre de pièces inspirées notamment de modèles bruxellois anciens. Il est arrivé que les imitations soient prises pour les originaux ou que ses créations propres soient présumées bruxelloises (1900-1930)

   En présence de deux assiettes de faïence dont le décor vert de cuivre évoque des papillons survolant des herbes, avec les larves ou les chenilles de leur cycle de vie, nul besoin d’être doté un œil expert pour deviner une influence de l’une sur l’autre ou l’existence d’un modèle commun. Dans le cas présent, en effet, l’une provient d’une manufacture de Desvres (Pas-de-Calais), où l’on a imité fidèlement un des motifs les plus caractéristiques de la production bruxelloise du XVIIIe siècle, représentée par l’autre pièce.

   De l’entreprise des actuels Hauts-de-France, Géo Martel et son épouse Marguerite, tous deux artistes peintres, se sont rendus propriétaires en 1900. Pourquoi et comment se sont-ils orientés vers la reproduction d’anciens modèles bruxellois, mais aussi delftois, rouennais, neversois…, généralement conservés dans des musées ? A cette question répond un récent article de Claire Dumortier, conservatrice honoraire des céramiques européennes aux Musées royaux d’art et d’histoire, et Patrick Habets, professeur émérite de mathématiques à l’Université catholique de Louvain, avec la céramique pour violon d’Ingres [1].

   Il faut bien évidemment une demande: celle-ci provient des collectionneurs de l’époque, qui apprécient tout particulièrement les faïences des deux derniers siècles de l’Ancien Régime et sont « attirés davantage par le savoir-faire plus proche de l’artisanat que par les productions en grandes séries de porcelaines raffinées » . Le peintre, dessinateur et graveur Henri Evenepoel est illustratif de cette vogue. Des collections publiques de la capitale ont hérité de ses acquisitions. Mais à force d’être recherchés, les objets d’âge vénérable se raréfient, ce qui décide un certain nombre de manufactures à produire du « vrai faux vieux » .

Deux assiettes en faïence, de Géo Martel à gauche et de Bruxelles à droite, où on peut goûter la ressemblance. (Sources: Archives Géo Martel, inv. 3249, cliché colorisé; musée des Beaux-Arts, Mons, inv. 2011/R/136, photo Claire Dumortier et Patrick Habets, dans n. 1, p. 273)

   C’est notamment le cas pour celle de Martel, qui vivra plus d’un siècle – elle a fermé ses portes en 2003. Le personnel y travaille suivant la tradition du XVIIIe siècle, ce qui exige des soins spéciaux et entraîne des coûts certains. « Pour les reproductions des faïences de Delft, à la demande des antiquaires, Géo Martel « vieillit » les faïences par des craquelures et des ébréchures » , précisent les chercheurs. Des contacts sont pris avec différentes institutions muséales pour en obtenir des photos de pièces afin de les reproduire. Une grande partie des aquarelles en polychromie réalisées par le maître pour présenter la forme finale, parfois avec des annotations, ont été conservées.

   L’engouement des clients est manifeste pour le bleu de Delft mais aussi pour « le » Bruxelles (même si celui-ci n’a pas atteint en réputation internationale les articles de la céramique tournaisienne, véritable concurrente de celle de Sèvres, impulsée autour de 1750 par le Lillois François Joseph Peterinck). Les Mombaers sont une des dynasties de fabricants qui ont fait l’essor de l’industrie faïencière bruxelloise. Philippe, qui s’est illustré à partir de 1724, fera de nombreux émules.

   Ainsi, à la comparaison entre assiettes mentionnée au début, le duo d’historiens de l’art a pu en ajouter une série d’autres. C’est le cas pour un vase à masques de satyres proposé en 1922 avec succès par Martel et fort proche d’un ouvrage attribué à Philippe Mombaers que conserve le musée de la Ville de Bruxelles. Avec la partie centrale, le Desvrois a conçu en outre une suspension soutenue par un fer forgé.

   Le parallèle est plus frappant encore entre le Chinois porte-flambeau attribué à la manufacture Van Bellinghen, appelée Hors la porte de Laeken, et l’exemplaire qu’il a inspiré à Martel. « La finesse du bougeoir réalisé à Desvres permet la confusion et a conduit à son attribution à la faïence de Bruxelles » .

   La récurrence d’un personnage debout entre deux arbres, arbustes ou plantes sur des cruches, des litres et même des carreaux muraux issus de la fabrique française a tout d’un « bruxellisme » . On le retrouve en effet sur les mêmes objets ou d’autres (beurriers, moutardiers, salières, assiettes…) mis sur le marché par les faïenciers brabançons.

   Les terrines en forme de chou se sont bien vendues dans plusieurs pays au siècle des Lumières, quand le public avait le goût du trompe-l’œil. Vers 1925, Martel en reproduit une qui sera considérée comme bruxelloise. Quant à sa spectaculaire fontaine à vin de 1922, où Bacchus enfant est assis sur un tonneau, réalisée en deux grandeurs sur un modèle conservé au musée Art & Histoire de Bruxelles, elle a été encensée jadis par les connaisseurs comme « une œuvre bordelaise exceptionnelle » , due au faïencier Jacques Hustin…

La spectaculaire fontaine à vin avec Bacchus enfant de Géo Martel a été erronément attribuée au faïencier bordelais Jacques Hustin. (Source: photo Patrick.charpiat, musée des Arts décoratifs de Bordeaux, Wikimedia Commons)

   Pour être de bon compte, il faut ajouter que de Desvres ont aussi pu sortir des innovations. C’est le cas pour un éléphant doté d’une grenouille comme cornac, conçu en 1902 par le sculpteur Geroges Charlet, actif au sein de la maison. Vendu seul, le proboscidien a été longtemps présumé bruxellois sur le marché de l’art.

   Il arrive ainsi que le reproducteur se fasse créateur. Comme il arrive que l’imitation ne soit pas toujours, pas nécessairement, inférieure à l’original.

P.V.

[1] « Les reproductions de faïences de Bruxelles chez Géo Martel (1872-1942) à Desvres » , dans les Annales de la Société royale d’archéologie de Bruxelles, t. 80, 2024, pp. 269-291. https://www.srab.be/Publications.html, c/o Université libre de Bruxelles (ULB), CP 133/01, avenue Franklin Roosevelt 50, 1050 Bruxelles. [retour]

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