Aux visiteurs du domaine de Mariemont (Morlanwelz), le dimanche 10 mai dernier, était promise « une immersion au cœur du XVIe siècle » . Les animations furent à la hauteur de l’annonce. Saynètes et danses, cortèges et « escrime historique » , Hallebardiers de Binche et Arbalétriers de Bruxelles, le tout en costumes de la Renaissance, ont marqué la fin de l’exposition « Marie de Hongrie. Art et pouvoir » inaugurée l’automne précédent. En demeure l’ouvrage collectif, à vrai dire somptueux, réalisé à cette occasion sous la direction de Jean-Marie Cauchies (Académie, professeur émérite) et Gilles Docquier (Mariemont) [1].
On ne peut certes connaître qu’un destin hors du commun quand on est la sœur de Charles Quint, empereur du Saint Empire romain germanique, souverain des royaumes espagnols et de leurs possessions d’outre-mer, héritier des Pays-Bas bourguignons. A Marie, reine douairière (veuve) de Hongrie, est confiée en 1531 la gouvernance des dix-sept provinces qui constituent alors une fédération avant la lettre, englobant grosso modo le Benelux et une partie du Nord de la France actuels, moins la principauté de Liège et quelques petites entités éparses. Si ce conglomérat évolue vers « une forme plus compacte » , les duchés, les comtés, les seigneuries… veillent cependant jalousement sur leur statut propre. En résulte notamment, notent Jean-Marie Cauchies et Damien Fontvieille, « la difficulté évidente que l’on éprouve à désigner globalement, d’un nom collectif, cet ensemble géographique » (p. 131).

Depuis le palais du Coudenberg à Bruxelles, la gouvernante joue pendant un quart de siècle un rôle certes cantonné à l’arrière-plan. Rien d’étonnant si Charles et le futur Philippe II, son fils, disputent à Marie une grande partie de l’espace rédactionnel du catalogue! Mais la mission des régences locales s’accroît du fait des déplacements incessants du « patron » à travers ses possessions immenses. Dans ce contexte, la représentante de la maison de Habsbourg fait beaucoup plus que de la figuration. « Tout à tour régente, conseillère avisée, diplomate, maître d’œuvre, mécène, stratège » , elle opère « entre respect des traditions et volonté d’innovations » (Krista De Jonge & Gilles Docquier, p. 25). Sa correspondance directe avec son frère, sans intermédiaires bureaucratiques dirait-on de nos jours, atteint une ampleur peu égalée. « Dès le début de la régence de Marie, l’Empereur lui précise que lorsque des informations devront demeurer secrètes, il lui écrira de sa main et qu’elle devra en faire de même » (Jean-Paul Hoyois, p. 104). Une compensation à un éloignement parfois mal ressenti par la pourtant forte femme. Elle l’écrit le 14 février 1533: « Mais voyant le partement de Sa Majesté, là ou est a craindre que ne poray sy souvent avoir nouvelles d’elle » (cité p. 104).
Avec ses conseils, elle est fréquemment appelée à exercer une médiation entre le pouvoir central et des élites aristocratiques locales qui ne s’en laissent pas conter. C’est particulièrement vrai pour le groupe remarquablement stable d’une dizaine de lignées de la couche supérieure, dont les membres monopolisent la moitié environ des positions influentes, tout en menaçant de se révolter dès qu’ils ne s’estiment « pas assez respectés » (Hans Cools, p. 76). Le cas particulier des nobles du comté de Hainaut fait apparaître des accommodements transfrontaliers avec les souverainetés française et germanique, qui permettent notamment « de maintenir une grande flexibilité dans leurs rapports avec le souverain, dans la définition de leur service comme dans l’exercice de leurs engagements » (Yves Junot & Violet Soen, p. 164). Mais le soulèvement populaire et seigneurial qui débouchera sur la scission des Pays-Bas paraît encore bien loin au vu des relations étroites nouées par Marie de Hongrie tant avec les comtes d’Egmont et de Hornes qu’avec Guillaume le Taciturne. Du troisième, principal chef de la fronde après l’exécution des deux premiers, la fille aînée a la régente pour marraine (id., pp. 75-76).

Que ce soit par la tentative de régler le différend autour de la succession du trône du Saint Empire, par d’autres interventions diplomatiques ou par l’organisation militaire du territoire en un temps où la guerre ne cesse de frapper à la porte, la défense des intérêts des Habsbourg est inscrite en permanence sur la feuille de route de Marie de Hongrie. Elle va de pair avec un déploiement des arts récurremment subordonné à la promotion de l’image impériale et dynastique. Dans la grande salle du palais élevé à Binche, le décor textile, dû à Willem de Pannemaker d’après le dessin de Pieter Coecke Van Aelst, introduit en 1549 à l’occasion d’une grande fête en l’honneur du futur Philippe II, est interprété comme un avertissement aux princes protestants vaincus à Mühlberg en 1547 par Charles Quint ainsi qu’au sultan ottoman, son principal rival (pp. 249-250). Si l’édifice binchois décline vite, il n’en va pas de même pour la maison de plaisance de Mariemont. Le toponyme vient, bien sûr, de la bâtisseuse qui y a trouvé un havre de paix et s’y est adonnée à la chasse, son loisir favori. Restaurée puis agrandie après avoir été sérieusement endommagée par les troupes françaises d’Henri II en 1554, la résidence continuera d’être prisée par les gouverneurs généraux, espagnols puis autrichiens.

Le talent de la grande dame comme ordonnatrice de festivités s’est inscrit durablement dans les mémoires. Pour accueillir la tournée de son frère et de son neveu en 1549, elle a programmé rien moins qu’une fausse bataille sur la plaine d’Evere, avec plusieurs centaines de participants (pp. 336-337). Les réjouissances, bals, banquets, tournois offerts à Charles, à Philippe et aux invités seront appelés « Triomphes » . « Leur dimension de pompe et de fête demeure indissociable des objectifs politiques et militaires du « voyage » en cours » : il s’agit de « célébrer la majesté, la gloire et les succès de l’Empereur et de sa dynastie » (Jean-Marie Cauchies, p. 289).
La dimension fonctionnelle ne doit cependant pas faire mettre sous le boisseau cet « œil expert de Marie de Hongrie » qu’éclaire la contribution de Diane H. Bodart. Envoyant en 1553 à la reine d’Angleterre Marie Tudor, pour prêt, un portrait par Titien du prince Philippe auquel celle-ci est fiancée, la régente lui précise qu’elle doit regarder l’œuvre « à son jour et de loing, comme sont toutes poinctures dudict Titian que de près ne se recognoissent« . Une quinzaine d’années plus tard, l’artiste et historien de l’art Giorgio Vasari ne s’exprimera pas autrement dans sa Vita du maître vénitien, estimant que ses tableaux de maturité, faits de coups, sommairement ébauchés et avec des taches, « ne peuvent se voir de près et paraissent parfaits de loin » (cités pp. 259-260).
Suivant à la trace Charles Quint qui abdique volontairement en 1556 et va finir ses jours au monastère de Yuste en Estrémadure, Marie n’aspire plus alors qu’à la retraite. Elle a choisi le « roihalme [royaume]de Tolede » où, ainsi qu’elle l’écrit le 10 mai 1558 à son frère Ferdinand qui vient d’être élevé à la dignité impériale, elle a trouvé « lieu fort propise a mon intencion pour mon retireme[n]t et demeure » (cité p. 423). Philippe II contrarie ce projet en voulant lui faire reprendre du service aux Pays-Bas, mais elle meurt en préparant ce retour, terrassée par une crise cardiaque, le 18 octobre 1558, moins d’un mois après Charles qui a rendu l’âme le 21 septembre.
Inégaux devant les trompettes de la renommée auront été ces enfants de Philippe le Beau et de Jeanne de Castille, dite Jeanne la Folle, l’un unificateur du premier empire mondial de l’histoire, parfois bien malgré lui, l’autre sa fidèle dirigeante dans une partie des vastes contrées, celle où l’un et l’autre avaient vu le jour. Mais ils suivirent comme sur deux parallèles la voie que le destin leur avait assignée, jusqu’à l’heure de passer du monde à l’éternité.
P.V.
[1] Marie de Hongrie. Art & pouvoir à la Renaissance, (Morlanwelz), Domaine & Musée royal de Mariemont, 2025, 462 pp. grand format. – En complément, on pourra se reporter aux actes du colloque international organisé en 2005, Marie de Hongrie. Politique et culture sous la Renaissance aux Pays-Bas, dir. Bertrand Federinov & Gilles Docquier, Musée royal de Mariemont, 2008, 188 pp. [retour]