Les œuvres coulées du bronzier bruxellois

Bronzier et orfèvre au service de Charles de Lorraine, Michel Dewez a notamment travaillé à la salle d’audience et au grand salon du palais du gouverneur général, avant de tomber en disgrâce en même temps que son frère l’architecte Laurent. Rares sont ses œuvres à avoir survécu aux troubles révolutionnaires (1773-1789)

   A Bruxelles au cœur du quartier royal, non loin de la place du même nom, s’élève le palais de Charles de Lorraine, témoin, certes transformé au fil du temps, des plus hauts fastes du XVIIIe siècle. De la salle d’audience aménagée par le gouverneur général des Pays-Bas méridionaux, qui ne put toutefois l’achever, l’historien d’art Reinier Baarsen (Université de Leyde,  Rijksmuseum Amsterdam) écrit qu’elle constitue « une sorte d’apothéose des réalisations des artistes et des artisans » de nos régions à l’époque et même « une des pièces les plus prodigieuses créées en Europe à la fin de l’Ancien Régime » ainsi qu’ « une brillante démonstration des fruits d’un gouvernement bienveillant » .

   Comment, pour parvenir à pareille réussite, se sont noués les rapports entre les métiers de la création et leurs clients ou mécènes des élites dirigeantes ? C’est ce que vient éclairer une étude de cas due à Kevin Brown, « chercheur indépendant » vivant en Ecosse, ce qui n’est pas sans lien avec le sujet [1].

Continuer à lire … « Les œuvres coulées du bronzier bruxellois »

« Amadis » , chevalier modèle et phénomène éditorial

La célèbre romance ibérique a connu pas moins de 66 éditions néerlandaises en 80 ans, la première par l’imprimeur anversois Martin Nuyts en 1548. Mais le récit qui fascina le Don Quichotte de Cervantes eut aussi ses contempteurs. L’humaniste Juan Luis Vives le fit figurer parmi « les livres pestilentiels » (XVIe-XVIIe siècles)

   Faut-il y voir une illustration de cette « première globalisation » que des historiens font survenir à partir de 1500 environ ? Toujours est-il qu’à cette époque, la littérature en provenance du monde ibérique se répand comme traînée de poudre, non seulement dans nos Pays-Bas, alors liés politiquement et commercialement à l’Espagne, mais aussi dans d’autres espaces, français notamment.

   Les imprimeurs et les traducteurs constituent, bien sûr, la principale courroie de transmission culturelle. Et le centre européen par excellence à cet égard n’est autre qu’Anvers. On y touche le sommet avec la diffusion de l’Amadís de Gaula (Amadis de Gaule), célèbre roman de chevalerie dont l’origine demeure discutée. Sa plus ancienne édition/adaptation connue, due à l’écrivain Garci Rodríguez de Montalvo, est datée de 1508, à Saragosse. De cette œuvre, Rita Schlusemann (Institut für Deutsche und Niederländische Philologie, Freie Universität, Berlin) a retracé le parcours remarquable en terres néerlandophones [1].

Continuer à lire … « « Amadis » , chevalier modèle et phénomène éditorial »

Le poète et le peintre au service de la fertilité dynastique

Les tableaux mythologiques de Titien, inspirés d’Ovide et destinés à Philippe II après son mariage avec Marie Tudor, sont animés par la conviction que les effets de l’art s’exercent sur l’imagination, l’âme et le corps. Le peintre a pris en compte la place d’Eros dans un cadre nuptial et l’importance de la beauté pour la fécondité (1550-1575)

   Roi d’Espagne et des conquêtes américaines et asiatiques, seigneur de nos Pays-Bas, régnant également sur le Portugal, Naples et la Sicile, par ailleurs duc de Milan, comte de Bourgogne et de Charolais, sans oublier quelques postes fortifiés en Afrique du Nord, Philippe II fut aussi, par son mariage avec Marie Tudor en 1554, Roi consort d’Angleterre. Cet événement, qui peut nous paraître insolite aujourd’hui, ne pouvait échapper à l’illustre Tiziano Vecellio, Titien en français, peintre de plusieurs cours mais principalement de celle des Habsbourg depuis 1530 environ.

Continuer à lire … « Le poète et le peintre au service de la fertilité dynastique »

Des martyrs inconnus chez les capucins de Bruxelles

De leur établissement supprimé sous le régime français demeurent notamment deux toiles de Gaspar de Crayer représentant les saints Agapit et Florent, inconnus au bataillon hagiographique. Avec d’autres, ils avaient été ramenés des catacombes romaines pour doter les frères mineurs d’un haut lieu spirituel (XVIIe-XVIIIe siècles)

   Quelle mouche a piqué Gaspar De Crayer, disciple de Rubens (1582-1669) – ou ses commanditaires – pour qu’il consacre deux toiles à deux saints dont on n’avait guère ou pas du tout souvenir, même à son époque ? A l’origine, les œuvres appartenaient à la communauté des capucins de Bruxelles. Elles sont conservées aujourd’hui aux musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) et ont fait récemment l’objet d’un travail de restauration, occasion pour Lara de Merode, diplômée de l’Université libre de Bruxelles, d’en retracer le cheminement [1].

Continuer à lire … « Des martyrs inconnus chez les capucins de Bruxelles »

Les animaux dans la ville, quelle histoire!

Amies ou utiles, ennemies ou esclaves, les bêtes couraient les rues sous l’Ancien Régime. Focale sur les relations entre la faune et l’homme à Liège et à Namur, de l’éloignement ou l’abattage des espèces nuisibles ou alimentaires à l’adulation des compagnons à poils et à plumes dans la sphère privée (XVIIe-XVIIIe siècles)

   Les archives des autorités locales, centrales et provinciales des villes de Liège et Namur contiennent la bagatelle de 134 règlements relatifs aux relations entre l’homme et l’animal rien que pour les XVIIe et XVIIIe siècles. C’est dans ce cadre géographique et chronologique que William Riguelle s’est attaché à éclairer les rapports anthropozoologiques en milieu urbain. Son livre, issu d’une thèse soutenue à l’Université catholique de Louvain, prend appui sur la plus grande diversité de sources possible [1].

Continuer à lire … « Les animaux dans la ville, quelle histoire! »

Pilleurs de troncs, gibier de potence

Pris en flagrant délit dans une église de Dinant aujourd’hui disparue, trois « étrangers » vivant de rapines de ville en ville ont payé de leur vie leur vol considéré comme un sacrilège. L’instruction judiciaire a mis en lumière leur vaine recherche d’un métier stable, suivie de leur errance de hors-la-loi sans frontières (1698)

   Dans le fonds de l’échevinage de Dinant, déposé aux Archives de l’État à Namur, sont contenues les pièces du procès de trois pilleurs de troncs pris en flagrant délit dans la « bonne ville » alors liégeoise, à la fin du XVIIe siècle. De ces archives, Pascal Saint-Amand, animateur à la maison du Patrimoine médiéval mosan, a tiré les riches enseignements, tant sur le fonctionnement de l’appareil judiciaire que sur le profil social des aigrefins du temps [1].

Continuer à lire … « Pilleurs de troncs, gibier de potence »

Des échevins et leurs sceaux dans le temps

Chacun d’eux avait le sien. Garants de la validité des actes, ils témoignent de l’imagerie et de la symbolique d’une époque ainsi que de l’art des graveurs qui atteint son apogée au XIVe siècle. Il y a plus de cent ans, Albert Huart avait retrouvé et décrit ceux de la Ville de Namur. Son travail est aujourd’hui complété par René Laurent (XIIIe-XVIIe siècles)

   Ancêtres de nos tampons modernes – avant nos signatures numériques –, les sceaux ont servi longtemps de garants de la validité des actes sur lesquels ils étaient apposés. Leur usage à tous les niveaux de pouvoir, ainsi que ce qu’ils révèlent des représentations de leurs contemporains, confèrent tout son intérêt au riche ensemble des photographies de moulages de la collection des Archives générales du Royaume (AGR), aujourd’hui accessible en ligne [1]. Intérêt aussi, dans le cas plus particulier de Namur, du travail accompli par un érudit dès le début du siècle dernier et poursuivi ces dernières années par un autre: il nous ouvre l’instructive série des sceaux des échevins de la Ville au Moyen Age et aux premiers Temps modernes [2].

Continuer à lire … « Des échevins et leurs sceaux dans le temps »

Une vague de quarantaines à la Côte

Sous l’influence des épidémies dans le bassin méditerranéen ainsi que des conceptions économiques valorisant la croissance et la santé de la population, les mesures de confinement des marins, d’abord liées aux temps de crise, ont évolué en tendant à devenir plus permanentes. Mais les entraves au commerce sont demeurées limitées (XVIIIe siècle)

   Si le mal était connu et nommé dès le Moyen Age, il avait pris, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, une ampleur appelant des réponses adaptées. Devenue endémique dans le bassin méditerranéen, particulièrement dans l’Empire ottoman, la peste bubonique a imposé, dans les zones portuaires, le renforcement de la seule barrière qui lui était alors opposable: la quarantaine. La mer du Nord et la Manche, certes plus éloignées de la menace, n’ont pas tardé à être impactées elles aussi, au moins dans les phases de crise aiguë. En examinant qu’il en fut dans l’espace actuel de la Côte belge, Stan Pannier (Vlaams Instituut voor de Zee, Oostende, et Katholieke Universiteit Leuven) nous fait découvrir une terra (presque) incognita [1].

Continuer à lire … « Une vague de quarantaines à la Côte »

Le Taciturne, père d’une patrie malgré lui

La scission des grands Pays-Bas n’était pas à l’agenda de Guillaume d’Orange ni à celui des insurgés contre l’Espagne. D’abord fidèle serviteur des Habsbourg, le stadhouder s’est résigné à l’indépendance du Nord sous le poids des circonstances. La politique lui a aussi dicté son ralliement au calvinisme, après avoir virevolté entre les confessions (1552-1584)

   Chercheur, écrivain et présentateur de télévision, formé à l’Université d’Amsterdam où le grade de docteur lui a été conféré en 1995, René van Stipriaan cartonne avec sa monumentale biographie de Guillaume le Taciturne [1]. L’ouvrage a reçu le Prix néerlandais Libris Histoire 2022. Pour le jury, il constitue « la référence des trente prochaines années sur le père de la patrie » . Père d’une partie, certes, mais bien malgré lui…

Continuer à lire … « Le Taciturne, père d’une patrie malgré lui »

Dans la tête des participants à la plus vieille loterie

Organisée à Bruges en 1441 pour remédier à l’endettement de la Ville, elle a été rééditée et a fait école. Les Pays-Bas de la fin du XVIIe siècle en comptaient plusieurs centaines. Sur les billets, les participants adressaient leurs supplications à Dieu, à la Vierge, aux saints… ou écrivaient des plaisanteries moins édifiantes (XVe-XVIIe siècles)

   C’est à Bruges, en 1441, que fut organisée la première loterie de l’histoire des anciens Pays-Bas, lesquels englobaient une grande partie de la Belgique actuelle. L’événement a été peu étudié et pour cause: pour toute source le concernant, on ne dispose que d’une ligne dans les comptes de la cité. Mais ce ne fut pas one-shot, comme il se dit en franglais. Et pour un des jeux de hasard ultérieurs, celui de 1446, c’est Byzance! Les Archives de la Ville contiennent à son sujet pas moins de trois registres, dont un précieux document qui nous entrouvre la porte sur ce que les joueurs avaient en tête. Marly Terwisscha van Scheltinga (Universiteit Antwerpen, Fonds Wetenschappelijk Onderzoek) en a tiré parti [1].

Continuer à lire … « Dans la tête des participants à la plus vieille loterie »