Cinq millénaires sur le rocher de Pont-de-Bonne

Les fouilles menées sur ce site modavien de fortifications celtique et carolingienne ont révélé des occupations humaines s’étendant de quelque 4000 ans avant J-C jusqu’au Xè siècle après. Mais cette longue histoire comprend aussi presque mille ans de délaissement, après un abandon peut-être lié à la guerre des Gaules

 

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Proposition de reconstitution des portes et fortifications celtiques (en haut) et carolingiennes (en bas) de Pont-de-Bonne (Modave). (Source: aSEHS studio, n. 1, première de couverture)

   Nous sommes à Pont-de-Bonne, commune de Modave, à une encablure du château des comtes de Marchin. Les fortifications du rocher dit du Vieux Château y dominent le Hoyoux où se jette le ruisseau qui a donné son nom au hameau. Doté d’infrastructures touristiques rénovées, le site a aussi fait l’objet, depuis 2004, de fouilles du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz (CAHC) qui en a publié les apports [1]. Mais fatalement, quand l’intérêt d’un lieu est aussi visible, on est rarement le premier servi…

   C’est dès 1863 qu’un « promeneur archéologique » , Léon Caumartin, dans un article du Bulletin de l’Institut archéologique liégeois, attira l’attention sur « l’emplacement et les restes d’un oppidium fortifié par la nature et par l’art » . Deux phases de construction avaient dû, selon lui, se succéder sur « ce plateau formidable qui commande toute la vallée du Hoyoux et était la clé du Condroz » . Il n’en fallait pas plus pour que des chercheurs, qualifiés ou non, viennent remuer la terre à la manière rudimentaire de l’époque. Nombre d’objets alors mis au jour ont alimenté les musées locaux et nationaux.

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La Belgique, foyer du droit international

Le dernier tiers du XIXè siècle a vu naître une expertise belge et une première institutionnalisation de la discipline, à la faveur du statut de neutralité du pays. Après la Première Guerre mondiale, Bruxelles a participé activement aux nouvelles instances internationales, non sans âpres débats entre pacifistes et réalistes (1869-1940)

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Auguste Beernaert, Prix Nobel de la Paix en 1909. (Source: dessin d’Eugène Broerman, 1907,  dans Henry Carton de Wiart, « Beernaert et son temps » , Bruxelles, La Renaissance du livre, 1945, p. 4)

   Au cours de la décennie qui a précédé la Première Guerre mondiale, on a pu se faire une gloire en Belgique d’avoir totalisé pas moins de trois Prix Nobel de la paix. En 1904, celui-ci était octroyé à l’Institut de droit international (IDI), fondé à Gand en 1873. En 1909, l’homme d’Etat catholique et ancien chef du gouvernement Auguste Beernaert était couronné pour son action internationale. En 1913, à l’autre bout de l’échiquier politique, c’était au tour du socialiste Henri Marie La Fontaine de se voir accorder la même récompense en tant que cofondateur et président du Bureau international de la paix. Ultérieurement, seul le père Dominique Pire est venu, en 1958, ajouter un nom belge à la liste.

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Henri Marie La Fontaine, Prix Nobel de la Paix en 1913. (Source: https://www.nobelprize.org/prizes/peace/1913/fontaine/biographical/)

   Ce brillant palmarès n’est certes pas étranger au statut de neutralité imposé avant 1914 à un pays qui, par ailleurs, ne se souvenait que trop des lourds tributs payés dans le passé pour avoir été un « champ de bataille de l’Europe » . Aussi, loin de se limiter à ces destinataires des lauriers du comité norvégien, notre contribution à la quête de relations mieux ordonnées entre nations a-t-elle pris, dès le dernier tiers du XIXè siècle, assez d’ampleur pour qu’on puisse parler d’ « un laboratoire belge du droit international » (public, sera-t-il précisé plus tard). Même avec de prudents guillemets et un point d’interrogation, Vincent Genin, assistant au département des sciences historiques de l’Université de Liège, a retenu cette formulation dans le titre de sa thèse de doctorat soutenue le 18 janvier 2017 [1]. Et les raisons ne manquaient pas, indépendamment de tout chauvinisme.

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La mémoire brabançonne de Waterloo

Si la défaite française n’a suscité aucun regret chez les contemporains, l’exploitation touristique et culturelle du mythe napoléonien a effacé ultérieurement le souvenir des souffrances endurées sous l’Empire. La vogue actuelle des reconstitutions poursuit sur la même veine (1815-2015)

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La reconstitution des combats sur le champ de bataille de Waterloo: un spectacle grand public au succès assuré. Pour le bicentenaire, le 18 juin 2015, il y avait quelque 6000 figurants. (Source: Mémorial 1815, http://www.waterloo1815.be/index.php?page=reconstitution-des-bivouacs-et-des-combats)

   Les armes venaient à peine de se taire sur la « morne plaine » , on venait à peine d’y ramasser les blessés et les morts que Waterloo attirait déjà ses premiers visiteurs. On les vit dès l’été 1815. Lord Byron et Walter Scott figuraient parmi eux. Un véritable circuit allait se mettre en place avec pour point de chute la ferme de la Belle-Alliance, promise à un succès inversement proportionnel à son rôle réel dans la bataille. Le premier hôtel, après la construction de la butte du Lion, fut ouvert par le sergent-major britannique Cotton, qui le dota d’un petit musée. Le succès du site n’allait plus jamais se démentir par la suite.

   Reflet d’un temps que l’on veut révolu, celui des guerres qui déchirèrent notre continent, ce lieu de mémoire ­– et de tourisme fructueux – est aussi souvent apparu comme un lieu de célébration paradoxale du vaincu dont l’épopée fascinait les esprits romantiques. On y revit, en outre, le dernier grand affrontement avant l’ère des guerres industrielles. « En 1815, les machines ne dominent pas encore la guerre de bout en bout, explique Bruno Colson (Université de Namur) dans un recueil d’études publié à l’occasion du bicentenaire [1]. Le rôle de l’homme est toujours fondamental, celui du cheval aussi. Waterloo clôt une époque où la guerre n’est pas encore dépersonnalisée, où elle offre encore un spectacle digne d’être peint ou reconstitué » .

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A Vogelsang, des militaires belges au milieu des fantômes de l’élite nazie

Pendant plus d’un demi-siècle, les Forces belges en Allemagne ont occupé à Schleiden (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) le site de la forteresse où avaient été formées les élites du régime national-socialiste. Nos militaires y ont vécu parmi les décorations et les sculptures exaltant la mythologie germanique et les « Übermenschen » (1950-2005)

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En haut, la caserne Van Dooren, érigée par les Belges sur  les fondations, datées de 1941, de ce qui aurait dû être la « maison du savoir » . En bas, un bâtiment administratif doté d’un cinéma de plus de 1000 places, élevé sur les fondations d’un auditorium. (Source: photos P.V.)

   Dans les derniers jours de décembre 2005, sans tambour ni trompette, l’armée belge remettait aux autorités allemandes sa dernière implantation importante en RFA: le camp d’entraînement de Vogelsang, situé sur le territoire de Schleiden en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, non loin de nos frontières (Eupen est à une quarantaine de kilomètres). Dès le 1er janvier suivant, le domaine était intégré au Parc national de l’Eifel.

   Ainsi s’achevait une histoire de plus d’un demi-siècle, au cours duquel nos militaires auraient pu croiser – s’ils existaient – les fantômes des seigneurs de la race aryenne. C’est que ces lieux avaient été, avant la Seconde Guerre mondiale, une des trois « forteresses de l’ordre » (Ordensburgen) où furent formées les futures élites du régime national-socialiste. Depuis septembre 2016, le visiteur y trouve deux musées à la scénographie ultramoderne, dont l’un est consacré à la nature environnante et l’autre à ce que fut l’école des Herrenmenschen. Un livret et un ouvrage de référence ont été publiés à cette occasion, qui font aussi sa place au passé belge du site [1].

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Crimes et souffrances des soldats belges sous Napoléon

De l’examen des lettres de « grognards » conservées aux Archives de l’Etat à Liège ressort une réalité bien éloignée des visions héroïques et romantiques de « l’odyssée de la Grande Armée » . Epuisés, mal nourris, mal soignés, les conscrits avouent aussi les atrocités commises contre des populations ennemies (1799-1815)

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Jean-François Renier avait été tué au combat, en 1813, quand sa mère veuve et sa fratrie reçurent sa lettre à Lierneux. (Source: Archives de l’Etat à Liège; n. 1, ill. 3)

   Des hommes contraints de guerroyer loin de chez eux, nombreux à tenter de se soustraire à cet impôt du sang, par ailleurs mal fagotés, mal nourris, sales, épuisés, misérablement soignés en cas de blessure ou de maladie…: l’un d’eux, Dominique Rutten, natif d’Aubel, confie en 1809 que s’il revenait au pays avec son habit militaire, tout le monde le prendrait pour un mendiant. La réalité que décrivent les lettres écrites à chaud par les « grognards » à leur famille ou à leurs proches est donc bien éloignée de la propagande triomphaliste du Bulletin de la Grande Armée ou, plus tard, de la vision romantique nourrie par les mémoires d’officiers, les chansons de Béranger ou les Marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les historiens Bernard et René Wilkin, fils et père, ont épluché 1600 d’entre ces documents, pour la plupart inédits, conservés aux Archives de l’Etat à Liège qui en sont un des gisements les plus riches. Le fruit de leur travail a d’abord été publié en anglais, dans une collection britannique spécialisée, avant de faire l’objet d’une édition en français [1].

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Godefroid Kurth défenseur de Sitting Bull

Le célèbre historien de l’Université de Liège, aussi figure marquante du christianisme social, prit fait et cause pour les Amérindiens contre les Yankees. A la « barbarie » des Américains blancs, protestants et rationalistes, il opposa les bienfaits des missions catholiques dans le Nouveau Monde, de Las Casas au père De Smet (1878-1879)

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Godefroid Kurth, historien mais aussi homme d’engagements. (Source: Institut Destrée, http://www.wallonie-en-ligne.net/1995_Cent_Wallons/Kurth_Godefroid.htm)

   De Godefroid Kurth (1847-1916), on connaît surtout l’œuvre historique et l’action politique, de l’importation des méthodes de travail allemandes dans nos universités à la promotion du catholicisme social dans notre vie politique. Mais bien peu savent que l’auteur de Clovis, le fondateur, de La cité de Liège au Moyen Age ou de La nationalité belge prit aussi à cœur la cause de Sitting Bull et des Amérindiens en général [1]

   C’est en 1878 et 1879, dans une série d’articles totalisant pas moins de 235 pages et publiés par la Revue générale, alors liée au monde catholique, que le jeune professeur à l’Université de Liège livra sa vision de la conquête de l’Ouest et de ses conséquences dramatiques pour les populations autochtones. Le nom du principal chef des Sioux du Nord servit de titre à l’ensemble, écrit à un moment où Tatanka Iyotake (Taureau assis, en anglais Sitting Bull) était auréolé de gloire. Ses hommes, renforcés par les Cheyennes et certains Arapahos, étaient sortis victorieux – et sans pitié pour les vaincus – de la bataille de Little Bighorn contre le colonel Custer et le 7è régiment de cavalerie, le 17 juin 1876. Pour autant, il n’y avait pas lieu, selon Kurth, de se faire d’illusion « sur l’extinction totale et prochaine dont la race indienne est menacée » (Revue générale, t. XXVIII, 1878, pp. 842-843). Et plus loin: « Hélas! au moment où j’écris ces paroles, le sol du pauvre désert indien fume encore des ruines accumulées par la barbarie américaine, et les derniers défenseurs de la race rouge, exilés irréconciliables, rôdent comme des loups affamés autour des frontières de leur ancienne patrie! » (p. 852) Le titre complet de la série, qui parut également en un volume tiré à part, était des plus explicites: « Sitting Bull ou l’agonie de la race rouge » (rappelons que le mot « race » n’était pas alors chargé de ses connotations actuelles).

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