A la Ville ou au Duché, les comptables d’antan

Si les officiers en charge notamment de la perception des impôts devaient fréquemment leur fonction à de bonnes relations en haut lieu, ce poste a pu être, pour d’autres, un puissant ascenseur social. Pour être receveur princier, par contre, il fallait faire partie des hommes de confiance des ducs de Bourgogne (XIVè-XVIè siècles)

   Entre 1295 et 1500, vingt hommes ayant exercé la fonction de clerc de la Ville de Mons ont été recensés. Il ne s’agit pas ici d’ecclésiastiques mais bien d’officiers à gages, en charge notamment des comptes de la massarderie, ainsi qu’on appelle alors la perception des impôts dans le comté de Hainaut – aujourd’hui partagé entre la province belge du même nom et le département français du Nord. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Où vont-ils ?… Les sources n’abondent pas pour reconstituer les itinéraires de ces personnages majeurs. Il faut les appréhender à travers les comptes eux-mêmes et les registres conservés aux Archives de la capitale hennuyère [1].

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Dans le bois quoi qu’il y a ? Des frontières intérieures du Brabant médiéval

Limites administratives et judiciaires en même temps que dispositifs de protection, les murs de terre érigés aux temps féodaux concrétisent le morcellement de l’autorité propre à l’époque. Ils ont aussi vu se développer une végétation spécifique, parfois disparue en partie faute d’entretien. Cas de Velder et des Geelders (Boxtel) (XIIIè-XIVè siècles)

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Le profil du rempart des Geelders mis au jour par les fouilles. (Source: n. 1, p. 59)

   Située dans le triangle formé par Eindhoven, Tilburg et Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch), la Forêt verte (Groene Woud), domaine protégé depuis 2005, appartient à la province néerlandaise du Brabant septentrional. Comme son nom en fait mémoire, cette dernière fut partie intégrante du duché de Brabant jusqu’à la reconnaissance, en 1609, de son appartenance aux Provinces-Unies, séparées des Pays-Bas du Sud à la suite de l’insurrection calviniste. Aussi les murs de terre séculaires particulièrement remarquables, bien visibles par endroits dans cette zone naturelle, sont-ils riches d’enseignements pour notre histoire commune. A l’initiative de la Fondation Brabantse Bronnen (Sources brabançonnes), ceux des bois de Velder et des Geelders, dans la commune de Boxtel, ont fait l’objet de fouilles en tranchées [1].

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Une église brabançonne au rythme des croisades

La paroisse de Baisy (duché de Brabant) a connu maints changements de patronage, de l’abbaye Saint-Hubert d’Ardenne – pour financer l’expédition de Godefroi de Bouillon – à l’abbaye d’Aywières en passant brièvement par le futur ordre souverain de Malte (1084-1254)

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L’adieu de sainte Ide à ses fils Godefroi, Baudouin et Eustache partant pour la croisade, dans un manuscrit du « Chevalier au cygne » , chanson de geste du XIIè siècle. (Source: Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, Français 786, http://visualiseur.bnf.fr/ConsulterElementNum?O=IFN-08100461&E=JPEG&Deb=57&Fin=57& Param=C)

   Même si l’encyclopédie Larousse en ligne n’en doute pas, la naissance de Godefroi de Bouillon à Baisy (aujourd’hui Baisy-Thy, commune de Genappe), affirmée fièrement par une stèle commémorative dans l’église locale, est plus que sujette à caution pour les médiévistes. Selon Philippe Annaert, à la suite de Georges Despy, il faut y voir « une construction délibérée des nouveaux ducs de Brabant pour s’offrir à peu de frais une illustre généalogie en intégrant à leur lignée à la fois le pseudo « roi » de Jérusalem et sa sainte mère, Ide de Boulogne » [1]. Au XIXè siècle, quand triomphait l’histoire nationaliste et romantique, la question fit l’objet de querelles homériques entre érudits français tenant pour Boulogne, dont les comtes détenaient les terres genappiennes en alleu, et leurs collègues belges soutenant mordicus une origine brabançonne. « N’ayant aucun goût pour les horions, il nous répugne de trancher en aussi périlleuse matière » , écrivait encore Pierre Aubé dans sa biographie de Godefroi publiée il y a un peu plus de trente ans [2]!

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Deux socles orphelins dans la chapelle de Jérusalem à Bruges

Edifiée au XVè siècle sur le modèle de l’église du Saint-Sépulcre par le père et l’oncle du notable Anselme Adornes, mort assassiné en Ecosse, elle aurait dû accueillir sa sculpture et celle de son épouse Marguerite dans le cadre de travaux de transformation. Une histoire politique troublée en a décidé autrement… (1427-1485)

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L’église de Jérusalem, à l’entrée de la Peperstraat, est reconnaissable à la croix de Terre sainte qui surmonte sa tourelle octogonale. (Source: Toerisme Brugge / Jan D’Hondt)

   « Capellam ad honorem et memoriam salutifere passionis domini nostri Jhesu Christi et illius sepulcri sancti sub vocabulo incliti nominis Jherusalem » ( « une chapelle en l’honneur et à la mémoire de la salvatrice Passion de notre Seigneur Jésus-Christ et de son Saint Sépulcre connue sous le glorieux vocable du nom de Jérusalem » ): ainsi était formulée la requête présentée au pape Martin V, le 12 mai 1427, en vue d’obtenir la consécration de la chapelle de Jérusalem à Bruges. Six siècles après, elle est toujours bien là, à l’entrée de l’actuelle Peperstraat, reconnaissable à la croix de Terre sainte qui surmonte sa tourelle octogonale. Jacques et Pierre II Adornes, descendants d’un commerçant génois, l’avaient fait édifier sur le modèle en réduction de l’église du Saint-Sépulcre. Ils en auraient, selon la tradition, pris les mesures eux-mêmes au cours d’un pèlerinage, mais les sources sont muettes à ce propos. Il est avéré, en revanche, que notre Venise du Nord s’identifiait alors volontiers à la Ville sainte, comme en témoigne le paysage urbain en arrière-plan de la fresque de la Crucifixion, à l’intérieur de l’oratoire auquel on accède depuis l’étage de l’édifice à deux niveaux.

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Un monde rural féodal qui n’était pas sans loi

   Une idée encore répandue veut que les villes médiévales aient eu l’exclusivité des concessions mutuelles de pouvoirs au prince et de libertés aux habitants dont les chartes constituent la forme la plus accomplie. Les campagnes, dans cette perspective, auraient été une sorte de Far West, certes non sans foi, mais certainement sans loi autre que celle du plus fort. La vision d’un seigneur qui n’en fait qu’à sa guise face à des paysans taillables et corvéables à merci n’a pas fini d’inspirer maintes productions littéraires, cinématographiques, télévisuelles… Et pourtant, elle a depuis longtemps déserté les travaux des historiens.

   Parmi d’autres, une vaste édition de sources, qui vient d’arriver à son terme, témoigne d’une réalité autrement policée que ne le donnent à penser les représentations courantes. Il s’agit des actes, accords, sentences, règlements, ordonnances… émis dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, alors largement partie intégrante de la principauté de Liège, entre le XIIIè et le XVIIIè siècle [1]. Une durée d’autant plus longue que bon nombre de documents parmi les plus anciens relaient une tradition orale encore plus antérieure.

 

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D’un « faux » contemporain à un « vrai » médiéval

 

PASBEL20170326b.jpg   On ne prête qu’aux riches. En témoigne, la liste des faux attribués à Jef Van der Veken, surtout connu pour sa copie du panneau dit des « Juges intègres » qui a remplacé l’original volé dans le polyptyque de L’Agneau mystique de (ou des) Van Eyck, conservé à la cathédrale de Gand. Jean-Luc Pypaert, traqueur inlassable des imitations du peintre et restaurateur anversois (1872-1964) dont il a publié le catalogue, a-t-il indûment ajouté une pièce à son tableau de chasse ? Il s’agit d’ « Anne et Marie », un petit panneau attribué à Hans Memling (v.1433-1494), son atelier ou son entourage, conservé au Musée national de la Twente à Enschede, dans la province néerlandaise de l’Overijssel. C’est peu dire qu’on y a été piqué au vif par la contestation du « chercheur indépendant » – ainsi qu’il se présente –, parue dans un ouvrage collectif édité par l’Institut royal belge du patrimoine artistique (Irpa) et reprise ultérieurement parmi des compléments au catalogue précité.

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Les « superwomen » de la littérature arthurienne

PASBEL20170121.jpg   Selon la représentation la plus commune, la femme dans la littérature du Moyen Age ne peut être qu’une princesse esseulée ou prisonnière dans sa tour, jusqu’à sa libération par un preux chevalier avec lequel elle sera heureuse et aura beaucoup d’enfants. Ce canevas existe certes, mais il n’a rien d’exclusif. D’autres récits du temps mettent en valeur des personnages féminins nullement cantonnés dans un rôle passif. Deux d’entre eux, inspirés par la légende du roi Arthur, source florissante aux XIIè et XIIIè siècles, ont retenu l’attention de Sigrid Lussenburg, master en études médiévales de l’Université d’Utrecht [1].

   Les deux romans appartiennent au genre courtois. Le Roman van Walewein (Gauvain) porte les signatures de deux auteurs successifs, Penninc (pseudonyme voulant dire « sans-le-sou ») et Vostaert. Il a été rédigé en moyen néerlandais, vraisemblablement dans une fourchette qui va de 1230 à 1260. L’Historia Meriadoci regis Cambriae est attribuée à l’abbé du Mont-Saint-Michel au XIIè siècle. Bien qu’écrite en latin, l’œuvre a acquis assez de notoriété, y compris dans les anciens Pays-Bas (englobant nos provinces), pour qu’il soit possible, compte tenu des ressemblances, qu’elle ait influencé Penninc.

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Une planification urbaine au temps des cathédrales

   Nombreuses sont les villes qui ont fleuri dans nos régions, comme un peu partout en Europe occidentale, aux XIIIè et XIVè siècles. On peut même parler d’un pic dans la formation de ce qui constitue aujourd’hui encore, pour une large part, notre structure de peuplement. Les autorités locales, féodales, y voyaient un moyen d’accroître leur puissance et leurs revenus. Mais ce mouvement fut tout sauf spontané. L’image qui a longtemps prévalu d’une croissance quasi anarchique, sans pensée préalable, irrégulière dans ses formes, ne tient plus la route au regard de la recherche historique contemporaine. « Il est clair qu’il y a eu là beaucoup de planification« , observe le spécialiste néerlandais du patrimoine Wim Boerefijn, qui a consacré sa thèse de doctorat à cette urbanisation du temps des cathédrales [1].

   L’opinion erronée, écrit-il, « est en grande partie basée sur l’idée courante selon laquelle le Moyen Âge fut obscur, irrationnel et chaotique« , en contraste total avec la Renaissance soudainement « claire, rationnelle et ordonnée« , avec des cités dotées d’une structure bien régulière.

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La paix de Fexhe (1316), fruit de la crise économique ?

13_03_09_926702449__MG_0488--U412065866167kDD-297x470.jpg   Le 18 juin 1316, après des années d’affrontements, le prince-évêque de Liège Adolphe de la Marck et les représentants des corps constitués (chanoines, grands chevaliers, villes importantes appelées « bonnes villes ») s’entendaient pour mettre fin aux hostilités dans le village de Fexhe-le-Voué, aujourd’hui Fexhe-le-Haut-Clocher. S’il faut mettre bien des nuances à une certaine vision romantique prompte à exagérer la portée de ce compromis établissant un équilibre entre les pouvoirs, il n’en a pas moins fourni une sorte de base « constitutionnelle » à ce que l’historien Jean Lejeune appellera la « démocratie corporative » liégeoise. En substance, la Paix de Fexhe imposait au prince le respect des lois du pays, proscrivait tout arbitraire dans l’exercice de la justice et subordonnait toute réforme législative à l’accord unanime du « sens » du pays (le prince et les trois états cités en début d’article).

   Mais d’où provenait la crise politique qui a trouvé ainsi son dénouement ? Comme c’est bien souvent le cas, on se trouve en présence d’un enchevêtrement de causes qui ne se limitent pas à la dialectique des « petits » et des « grands ». Y interviennent des rivalités entre élites, des jeux de partis, des conflits entre métiers ou en leur sein… Le contexte économique a également joué un rôle majeur. Nul besoin d’être un historien marxiste pour reconnaître l’importance de ce facteur! « Il ne faut pas attendre des causes économiques toutes les explications de l’histoire. Mais il ne faut pas ignorer les causes matérielles qui façonnent les rapports de force au pays de Liège« , a souligné le médiéviste Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles) dans son intervention au colloque réuni à Liège, les 15 et 16 septembre derniers, sur la Paix de Fexhe et les révoltes similaires de l’époque [1].

 

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Belge, Européen, Eurégional…: ce sacré Charlemagne

Charlemagne Ce n’est pas sans raison qu’une statue équestre de Charlemagne se dresse à Liège, au boulevard d’Avroy, comme à Paris, sur le parvis de Notre-Dame, pour ne citer que ces lieux emblématiques. A des titres divers, le roi franc devenu empereur s’est vu ou se voit encore octroyer un rôle de pionnier, voire de père, de la Belgique ou de la France mais aussi de l’Allemagne, de l’Europe, de l’Occident chrétien… « Un padre dell’Europa » est le sous-titre de la biographie qu’Alessandro Barbero lui a consacrée en 2000 (trad. franç. Payot, 2004). Devenue moins fréquente aujourd’hui, son instrumentalisation dans les constructions historiques nationales a fait florès au XIXè siècle. Une série d’études, réalisées à l’occasion du 1200è anniversaire de la mort de cette figure tutélaire, en témoigne pour la Belgique [1].

   Au même titre que Godefroi de Bouillon, Philippe le Bon ou Charles Quint, le fils de Pépin le Bref prend place dans la galerie de nos grands ancêtres. Un écueil toutefois: sa naissance en terres aujourd’hui belges n’est nullement attestée (et même improbable pour les médiévistes actuels). Catherine Lanneau (Université de Liège), qui a centré ses recherches sur les ouvrages de vulgarisation, épingle notamment la manière dont Théodore Juste, qui façonna notre « roman national » après 1830, bottait en touche sur le sujet. Tout en admettant avec Eginhard qu’on ne peut situer le lieu où Charlemagne vit le jour, il ajoutait que « les traditions populaires suppléent heureusement au silence des chroniqueurs » et permettent de le rattacher « au pays qui avait été le berceau de sa famille« , celui des Pépin de Herstal, des Charles Martel et autres Pépin le Bref. Ferdinand Henaux, tenant de l’histoire romantique, allait plus loin encore en faisant naître Charlemagne au palais de Liège, mais il s’attira des critiques pour avoir poussé le bouchon un peu trop loin!

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