Regards russes sur la Belgique plurielle

Les auteurs russes qui ont voyagé en Belgique font état de différences et de tensions au sein du royaume, tant idéologiques et politiques que linguistiques et ethniques. Ces « querelles de famille » ne sont toutefois pas perçues comme menaçantes pour l’unité du royaume où, par ailleurs, la culture du peuple est objet d’admiration (1815-1914)

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Vasili Vodovozov. (Source: http://celebiography.net/vasilij-vodovozov.html)

Relatant son voyage accompli en Belgique en 1862, Vasili Vodovozov, professeur à l’institut Smolny de Saint-Pétersbourg, constate avec étonnement que « dans la classe sociale cultivée les deux langues sont également courantes » et que « des livres de lecture populaire, des manuels et d’autres ouvrages pédagogiques paraissent dans l’une ou l’autre langue » . Voilà qui ne cadre guère avec la représentation courante d’une langue flamande alors uniformément méconnue, négligée, méprisée dans nos hautes sphères! Ce témoignage parmi d’autres est relevé par Vladimir Ronin (Université catholique de Louvain – KULeuven), spécialiste des relations culturelles entre l’Est et l’Ouest, dans une étude, qui ne date pas d’hier mais conserve tout son intérêt, sur l’image renvoyée par les Russes venus sous nos cieux au cours du XIXè siècle et au début du XXè [1].

   Même balbutiante, certainement encore loin du compte, la pluralité assumée a le don d’étonner les sujets du Tsar en ce temps où il ne paraît nullement singulier que le Journal de Saint-Pétersbourg, organe officieux du ministère des Affaires étrangères, soit publié en français. « Habitués à la domination du français dans les couches supérieures de la société russe » , écrit Vladimir Ronin, les auteurs voyageurs « ont été visiblement impressionnés par le fait que l’élite belge du milieu du XIXè siècle, tout en étant francophone, s’est plus ou moins familiarisée avec le néerlandais (« le flamand » ) » .

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Les loges dans la Cité… la mort aidant

La franc-maçonnerie au XIXè siècle veillait et réussissait généralement à garder le secret sur ses membres et ses délibérations internes. Ses symboles même polémiques étaient en revanche largement divulgués, alors que les enterrements des frères célèbres et l’art funéraire servaient de canaux de diffusion du message (1815-1914)

   Société « secrète » , « quasi secrète » ou « discrète » , selon les approches, la franc-maçonnerie a longtemps justifié cette posture par son caractère minoritaire et réprouvé dans les pays catholiques et aussi certains pays protestants. Mais comment expliquer le maintien de cette opacité dans nos sociétés largement laïcisées ? Pourquoi ne voit-on jamais les frères défiler au grand jour, comme il était courant au XVIIIè siècle dans la Grande-Bretagne qui fut leur berceau ?

   A ce confinement délibéré dans les murs du temple, il a pourtant été très tôt dérogé en une circonstance bien précise: quand la mort frappait à la porte. Les manifestations publiques auxquelles celle-ci a donné lieu au cours du XIXè siècle retiennent particulièrement l’attention dans l’étude que Jeffrey Tyssens (Vrije Universiteit Brussel) vient de consacrer aux « brèches » de l’association initiatique [1].

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La nostalgie des grands Pays-Bas

Un important courant orangiste à survécu à la Révolution belge de 1830. Aussi actif à Liège qu’à Anvers, majoritairement libéral mais avec une participation catholique nullement négligeable, il a été dominant au sein de l’élite alors francophone au nord comme au sud du pays (1830-1850)

   Du soutien à l’installation de John Cockerill en bord de Meuse à la fondation des Universités de Gand et de Liège, sans parler de la refondation de Louvain sous statut public, les bicentenaires célébrés en 2017 ont remis en relief le rôle joué par Guillaume Ier d’Orange-Nassau dans nos contrées après que le congrès de Vienne l’y avait appelé à régner. Il y a 80 ans déjà, Robert Demoulin dressait un vaste bilan de l’action du Souverain en faveur de la transformation économique des provinces belges [1]. L’historiographie, naturellement plus encline à rechercher les griefs qui expliquent la Révolution de 1830, fit longtemps peu de cas de cette dimension. Elle ignora ou minimisa tout autant, pour les mêmes raisons, l’existence et la persistance en Belgique d’un courant opposé à la scission du Royaume-Uni des Pays-Bas. Il aura fallu, pour que soit prise toute la mesure de cet orangisme belge, l’étude volumineuse que lui a consacrée Els Witte, professeur émérite de la Vrije Universiteit Brussel [2].

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Nos ancêtres au confessionnal

A l’époque où elle était pratiquée par presque toute la population, la confession était fréquemment présentée, dans le discours anticlérical, comme un outil au service de la puissance sociale du prêtre. Mais celle-ci était en fait limitée par la règle absolue du secret (XVIIIè-XIXè siècles)

   Selon les données recueillies dans les années 1840, à peine 1 % des habitants du diocèse de Bruges « ne faisaient pas leurs Pâques » et n’allaient donc pas se confesser au moins une fois sur l’année. Encore le précepte pascal ne constituait-il que le minimum minimorum. Une fréquence de quatre confessions par an semble avoir été courante. Elle était d’application dans beaucoup d’établissements scolaires. Après le recul sensible des premières années du régime révolutionnaire français, de nombreux prêtres s’étant trouvés alors dans l’impossibilité d’exercer leur ministère, la pratique était rapidement revenue à son niveau du XVIIIè siècle. Le sacrement aujourd’hui le plus en crise dans le monde occidental était fréquenté par presque toute la population des Pays-Bas méridionaux, où Elwin Hofman (FWO, KULeuven) voit « une des grandes success-stories de la Contre-Réforme » [1].

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Le prix des grains, ce cher souci

La réalisation des mercuriales consignant les cours et les quantités des céréales a buté sur bien des difficultés pratiques. Mais en assurant la transparence des marchés, ce contrôle a permis de limiter la dispersion et la volatilité des prix (1795-1914)

   Ce n’est pas pour rien que le mot blé, dans le langage populaire, est synonyme d’argent. L’attention portée par les pouvoirs publics au prix des céréales, même au temps du libéralisme économique effréné, trouve sa concrétisation dans les mercuriales (de Mercure, dieu des commerçants) dont Wouter Ronsijn (Université de Gand) et Laurent Herment (CNRS) ont retracé l’évolution de la fin du XVIIIè siècle à la veille de la Première Guerre mondiale [1]. Les mercuriales sont des tableaux où sont consignés les cours et les quantités de produits ici agricoles, dont les plus importants en Belgique, pendant la plus grande partie de cette période, sont le seigle suivi du froment et de l’avoine. C’est un truisme de dire qu’ils connaissent des hauts et des bas. Le prix du froment autour de 1815, par exemple, est jusqu’à 3,5 fois plus élevé que son prix une dizaine d’années plus tard.

   L’enjeu pour les autorités est notamment d’être alertées de ces mouvements et aussi de disposer d’une base pour fixer et contrôler droits et taxes. De l’examen peuvent résulter des décisions visant à restreindre ou prohiber les importations ou les exportations afin de protéger respectivement les producteurs ou les consommateurs, selon les contextes. C’est ce qu’on appelle l’échelle mobile, appliquée en Belgique entre 1834 et le milieu du siècle. Plus tard, la protection du pouvoir d’achat prendra la forme de l’indexation des salaires sur les prix de détail. Il faudra s’enquérir de ces derniers et ne plus s’en tenir aux prix de gros (payés au producteur).

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La mémoire brabançonne de Waterloo

   Les armes venaient à peine de se taire sur la « morne plaine », on venait à peine d’y ramasser les blessés et les morts que Waterloo attirait déjà ses premiers visiteurs. On les vit dès l’été 1815. Lord Byron et Walter Scott figuraient parmi eux. Un véritable circuit allait se mettre en place avec pour point de chute la ferme de la Belle-Alliance, promise à un succès inversement proportionnel à son rôle réel dans la bataille. Le premier hôtel, après la construction de la butte du Lion, fut ouvert par le sergent-major britannique Cotton, qui le dota d’un petit musée. Le succès du site n’allait plus jamais se démentir par la suite.

   Reflet d’un temps que l’on veut révolu, celui des guerres qui déchirèrent notre continent, ce lieu de mémoire ­– et de tourisme fructueux – est aussi souvent apparu comme un lieu de célébration paradoxale du vaincu dont l’épopée fascinait les esprits romantiques. On y revit, en outre, le dernier grand affrontement avant l’ère des guerres industrielles. « En 1815, les machines ne dominent pas encore la guerre de bout en bout, explique Bruno Colson (Université de Namur) dans un recueil d’études publié à l’occasion du bicentenaire [1]. Le rôle de l’homme est toujours fondamental, celui du cheval aussi. Waterloo clôt une époque où la guerre n’est pas encore dépersonnalisée, où elle offre encore un spectacle digne d’être peint ou reconstitué« .

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Quand le pays de Herve et les Limbourg étaient sans frontières

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   Si le bocage caractérise de nos jours le pays de Herve, il n’en alla pas toujours ainsi dans le passé. Le plateau et ses environs ont, en fait, connu à partir du XVIè siècle un lent changement de physionomie lié à ce qu’on appelle parfois la première mondialisation (mais il y a de la concurrence!). Le commerce des céréales à meilleur marché en provenance des pays de la Baltique, dont Amsterdam était devenu la plaque tournante, a contraint à des réorientations de la production locale jusque dans les régions les plus éloignées. Les Herviens furent ainsi de plus en plus nombreux à se transformer en éleveurs, une autre partie de la main-d’œuvre devenue disponible alimentant des industries nouvelles de la laine ou du métal.

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Crimes et souffrances des soldats belges sous Napoléon

napoléon,consulat,premier empire,liège   Des hommes contraints de guerroyer loin de chez eux, nombreux à tenter de se soustraire à cet impôt du sang, par ailleurs mal fagotés, mal nourris, sales, épuisés, misérablement soignés en cas de blessure ou de maladie…: l’un d’eux, Dominique Rutten, natif d’Aubel, confie en 1809 que s’il revenait au pays avec son habit militaire, tout le monde le prendrait pour un mendiant. La réalité que décrivent les lettres écrites à chaud par les « grognards » à leur famille ou à leurs proches est donc bien éloignée de la propagande triomphaliste du Bulletin de la Grande Armée ou, plus tard, de la vision romantique nourrie par les mémoires d’officiers, les chansons de Béranger ou les Marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les historiens Bernard et René Wilkin, fils et père, ont épluché 1600 d’entre ces documents, pour la plupart inédits, conservés aux Archives de l’Etat à Liège qui en sont un des gisements les plus riches. Le fruit de leur travail est publié pour l’heure en anglais, dans une collection britannique spécialisée [1]. Une édition en français est à l’étude.

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Actrices ou spectatrices, les femmes oubliées de 1830

PASBEL20170129a.jpg   « Pourquoi pas ? » Ce fut notre première réaction quand Soraya Belghazi nous fit part de l’essai qu’elle a consacré aux femmes dans la Révolution de 1830. En même temps, nous ne pouvions nous empêcher de craindre pour elle qu’en voulant combler un vide historiographique évident, elle n’ait guère pu déboucher que sur un constat de carence. Si la Révolution brabançonne de 1789 a fait passer quelques noms féminins à la postérité, il n’en est plus allé de même quarante ans après. Effet du Code Napoléon, venu entre-temps réserver strictement la scène politique aux hommes ?

   La chercheuse ne s’est pas découragée et ce fut avec raison. Elle nous offre un bel ouvrage [1]. Diplômée en sciences politiques à Paris, vivant à Bruxelles où elle travaille pour une association professionnelle dans le secteur privé, Soraya Belghazi s’est passionnée pour notre histoire dont elle a acquis une parfaite maîtrise. Nous n’y avons pas trouvé de ces petites fautes typiques par lesquelles on reconnaît tout de suite une plume française! Le contingent des archives écrites sur lesquelles elle se fonde aurait pu être plus étoffé (documents, mémoires et correspondances publiés ou numérisés, deux journaux bruxellois et deux gantois…), mais le sujet est au moins défriché. L’étude se signale en outre par une exploitation originale et fructueuse des gravures et caricatures d’époque.

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La naissance laborieuse des pianos « à la belge »

La maison L. Hoeberechts & fils a duré presque un siècle, jusqu’en 1910. (Source: MUST – Textielmuseum)

 

    Pas de chauvinisme: c’est à des Allemands que nous devons l’implantation d’une industrie du piano, comme ce fut aussi le cas en France et en Angleterre. Et à en juger par l’étude que Pascale Vandervellen consacre à cette naissance, les anciens Pays-Bas méridionaux et la principauté de Liège ont démarré plutôt petitement [1]. Alors que les concepteurs du mariage du clavier et des cordes frappées – Cristofori, Marius, Schröter, Silbermann surtout – avaient accompli leur œuvre dès le premier quart du XVIIIè siècle, il faut attendre 1761 pour trouver chez nous la première mention d’un fabricant qui propose « des instruments pianoforte, qui sont des clavecins d’un genre nouveau« . Il s’agit, selon le journal Annonces et avis divers, de Fregfried, établi à Bruxelles mais d’origine allemande. Ses produits, de structure verticale, sont présentés comme plus maniables, plus harmonieux et se désaccordant moins facilement que leurs prédécesseurs à cordes pincées.

   Mais Fregfried ne semble pas s’être éternisé sous nos cieux. Et quelques années s’écoulent encore avant qu’en avril 1767, un article de la Gazette de Liége – simple homonyme de la Gazette actuelle née en 1840 – fasse état de la vente d’un « clavecin appelé pantalon » qui, d’après la description donnée, présente bien les mêmes caractéristiques que celles des pianos de Fregfried. Deux ans plus tard, le premier concert de piano attesté dans les provinces belges est donné par le compositeur liégeois Jean-Noël Hamal sur un instrument que son neveu a ramené de Rome. La digestion de la nouveauté est cette fois bien engagée. La même année 1769 voit s’établir à Bruxelles le Tournaisien Henri-Joseph Van Casteel, qui sera « le premier vrai pionnier » de la fabrication de pianos sous nos cieux. Maîtrisant parfaitement le métier qu’il a appris à Lisbonne, il bénéficie rapidement de la reconnaissance des musiciens bruxellois. Et il fait aussi des émules. Autre indice: à partir des années 1770, les premières partitions spécifiques pour piano sont éditées à Bruxelles.

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