Le prix des grains, ce cher souci

La réalisation des mercuriales consignant les cours et les quantités des céréales a buté sur bien des difficultés pratiques. Mais en assurant la transparence des marchés, ce contrôle a permis de limiter la dispersion et la volatilité des prix (1795-1914)

   Ce n’est pas pour rien que le mot blé, dans le langage populaire, est synonyme d’argent. L’attention portée par les pouvoirs publics au prix des céréales, même au temps du libéralisme économique effréné, trouve sa concrétisation dans les mercuriales (de Mercure, dieu des commerçants) dont Wouter Ronsijn (Université de Gand) et Laurent Herment (CNRS) ont retracé l’évolution de la fin du XVIIIè siècle à la veille de la Première Guerre mondiale [1]. Les mercuriales sont des tableaux où sont consignés les cours et les quantités de produits ici agricoles, dont les plus importants en Belgique, pendant la plus grande partie de cette période, sont le seigle suivi du froment et de l’avoine. C’est un truisme de dire qu’ils connaissent des hauts et des bas. Le prix du froment autour de 1815, par exemple, est jusqu’à 3,5 fois plus élevé que son prix une dizaine d’années plus tard.

   L’enjeu pour les autorités est notamment d’être alertées de ces mouvements et aussi de disposer d’une base pour fixer et contrôler droits et taxes. De l’examen peuvent résulter des décisions visant à restreindre ou prohiber les importations ou les exportations afin de protéger respectivement les producteurs ou les consommateurs, selon les contextes. C’est ce qu’on appelle l’échelle mobile, appliquée en Belgique entre 1834 et le milieu du siècle. Plus tard, la protection du pouvoir d’achat prendra la forme de l’indexation des salaires sur les prix de détail. Il faudra s’enquérir de ces derniers et ne plus s’en tenir aux prix de gros (payés au producteur).

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De la richesse d’une métropole à celle de son droit

Le développement du droit privé à Anvers a accompagné son essor commercial dans la première moitié du XVIè siècle. Les échevins de la Métropole sont parvenus à donner aux normes une forme aboutie et unifiée. Ils ont aussi dû résister à l’extension des pouvoirs de l’Etat

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Vue d’Anvers depuis la « Tête de Flandre » en 1515. (Source: Archief Waanders Zwolle; « Histoire du Brabant du duché à nos jours » , Zwolle, Waanders, 2004, p. 245)

   Peu de villes ont connu un développement commercial aussi fulgurant qu’Anvers dans la première moitié du XVIè siècle. Profitant des assauts de la mer qui avaient ouvert un nouveau bras de l’Escaut, parmi d’autres circonstances favorables, ce qui n’était qu’un centre de moyenne importance devint la plaque tournante internationale des épices de l’Inde, du métal de la haute Allemagne, de la laine d’Ecosse, des draps d’Angleterre… Cet essor ne pouvait pas être sans incidences juridiques, ne serait-ce que par le rôle pionnier de la Métropole dans le développement de nouveaux outils financiers en matière d’escompte, de lettres de change, d’assurance maritime…

   Pour comprendre et mesurer cet enrichissement dans le domaine du droit privé, incontournable est la source que constitue le Gulden Boeck, ce recueil des normes anversoises au début du Siècle d’or, avec les changements dont témoignent ses rédactions successives. Dave De Ruysscher (Vrije Universiteit Brussel) a en établi le texte intégré de dix versions disponibles. D’autres documents, également édités par ses soins, reflètent les développements parallèles ou ultérieurs: des ordonnances de la Ville (v. 1510 – v. 1535), l’Antwerps rechtsboek (v. 1541 – v. 1545) et les textes préparatoires aux costuymen (1548) [1]. A l’influence des ordonnances précitées se sont ajoutées celles des turben, les déclarations et avis enregistrés d’échevins-juges, de procureurs, de greffiers, d’avocats… ou encore celle des placards, les publications d’autorités supérieures. Il fallait aussi compter avec les normes non écrites mais reconnues ainsi qu’avec l’émergence de nouvelles dispositions.

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Toujours moins de berceaux, pourquoi ?

Comme tous les pays occidentaux, la Belgique connaît, depuis le début du XXè siècle, un déficit démographique brièvement interrompu entre 1945 et le milieu des années ’60. Le recul de la natalité est lié à des facteurs matériels mais aussi (surtout ?) aux incidences culturelles et sociétales de la sécularisation et de l’individualisme (XVIIIè-XXIè siècles)

   Avec onze ou douze berceaux par an pour 1000 habitants, la Belgique affiche aujourd’hui un des plus faibles taux de natalité du monde. Au XIXè siècle, il était trois fois plus élevé qu’en ce début du XXIè, évoluant entre 30 et 35 ‰. La chute libre a commencé au début du XXè siècle et n’a été, depuis, interrompue durablement que pendant les vingt années de rebond qui suivirent la Seconde Guerre mondiale (autour de 17 ‰). La récupération intervenue après 1918 avait été quant à elle beaucoup plus éphémère et la reprise enregistrée après les années 1980 fut trop légère. Comment expliquer ce déficit qui frappe, à des degrés divers, tous les pays du monde occidental ?

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L’évolution en Belgique des taux bruts de natalité (naissances par an pour 1000 habitants, en bleu) et de l’indice conjoncturel de fécondité (nombre d’enfants par femme, en rouge). (Source: n. 1, p. 48)

   Il n’est pas douteux que les causes économiques, fréquemment invoquées, jouent ici un grand rôle. Mais elles interagissent avec beaucoup d’autres et n’opèrent pas toujours en conformité avec les prédictions. C’est ce qui ressort de l’éclairage sur la longue durée – de la fin de l’Ancien Régime à nos jours – que jettent Thierry Eggerickx, Sandra Brée et Mélanie Bourguignon, du centre de recherche en démographie de l’Université catholique de Louvain, après avoir confronté les modèles théoriques et les monographies réalisées particulièrement en région wallonne [1].

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A la Ville ou au Duché, les comptables d’antan

Si les officiers en charge notamment de la perception des impôts devaient fréquemment leur fonction à de bonnes relations en haut lieu, ce poste a pu être, pour d’autres, un puissant ascenseur social. Pour être receveur princier, par contre, il fallait faire partie des hommes de confiance des ducs de Bourgogne (XIVè-XVIè siècles)

   Entre 1295 et 1500, vingt hommes ayant exercé la fonction de clerc de la Ville de Mons ont été recensés. Il ne s’agit pas ici d’ecclésiastiques mais bien d’officiers à gages, en charge notamment des comptes de la massarderie, ainsi qu’on appelle alors la perception des impôts dans le comté de Hainaut – aujourd’hui partagé entre la province belge du même nom et le département français du Nord. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Où vont-ils ?… Les sources n’abondent pas pour reconstituer les itinéraires de ces personnages majeurs. Il faut les appréhender à travers les comptes eux-mêmes et les registres conservés aux Archives de la capitale hennuyère [1].

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S’arrêter à Outrelouxhe, sous la protection du dieu Mercure

Le relais routier romain d’Elmer à Outrelouxhe (Modave) procurait aux voyageurs et commerçants le repos, le ravitaillement et le changement d’équipage. Ils y trouvaient aussi la statue de leur divinité. La cave fut dotée d’un système de drainage des eaux dont on connaît peu d’équivalents (Ier siècle avant J-C – IIIè siècle après J-C)

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Le relais routier d’Outrelouxhe tel qu’on peut se le représenter dans la dernière phase de ses aménagements. (Source: Jacques Witvrouw, n. 1)

   Partie intégrante du réseau principal établi au Ier siècle avant J-C sous l’impulsion d’Agrippa, la grande voie romaine qui reliait Metz à Tongres en passant par Arlon a laissé un héritage à Outrelouxhe, village de la commune de Modave, aux confins du Condroz central et de l’Ardenne condruzienne. Les débris de matériaux de construction antiques, apparaissant lors des labours sur un terrain agricole, y ont en effet révélé la présence des rares vestiges d’un de ces petits relais routiers où les voyageurs, au début de notre ère, pouvaient trouver le repos, se ravitailler et changer d’équipage. Trois campagnes de fouilles de sauvetage (en raison d’un projet de lotissement) y ont été menées de 1996 à 1999 par le Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, sous la direction de Daniel Witvrouw. Le rapport a été publié une quinzaine d’années plus tard [1].

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Dans le bois quoi qu’il y a ? Des frontières intérieures du Brabant médiéval

Limites administratives et judiciaires en même temps que dispositifs de protection, les murs de terre érigés aux temps féodaux concrétisent le morcellement de l’autorité propre à l’époque. Ils ont aussi vu se développer une végétation spécifique, parfois disparue en partie faute d’entretien. Cas de Velder et des Geelders (Boxtel) (XIIIè-XIVè siècles)

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Le profil du rempart des Geelders mis au jour par les fouilles. (Source: n. 1, p. 59)

   Située dans le triangle formé par Eindhoven, Tilburg et Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch), la Forêt verte (Groene Woud), domaine protégé depuis 2005, appartient à la province néerlandaise du Brabant septentrional. Comme son nom en fait mémoire, cette dernière fut partie intégrante du duché de Brabant jusqu’à la reconnaissance, en 1609, de son appartenance aux Provinces-Unies, séparées des Pays-Bas du Sud à la suite de l’insurrection calviniste. Aussi les murs de terre séculaires particulièrement remarquables, bien visibles par endroits dans cette zone naturelle, sont-ils riches d’enseignements pour notre histoire commune. A l’initiative de la Fondation Brabantse Bronnen (Sources brabançonnes), ceux des bois de Velder et des Geelders, dans la commune de Boxtel, ont fait l’objet de fouilles en tranchées [1].

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Comment prêter à intérêt sans en avoir l’air

Au début des temps modernes, le recours au « contractus trinus » a permis d’éluder l’interdit religieux. A Anvers notamment, la formule, qui admettait de nombreuses variantes, ne consistait pas formellement en un prêt, l’investisseur restant propriétaire de l’argent. Mais pratiquement, on arrivait au même résultat (XVIè-XVIIè siècles)

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On peut reconnaître ici l’étude d’un notaire, d’après une gravure sur bois dans Joos De Damhoudere, « Praxis rerum civilium » ,  Anvers, 1567. (Source: Bibliothèque royale Albert Ier, Bruxelles, réserve précieuse, publié dans « Le notariat en Belgique du Moyen Age à nos jours » , dir. Claude Bruneel, Philippe Godding & Fred Stevens, Bruxelles, Crédit communal, 1998, p. 75)

   Le 23 janvier 1591, Lyon Rammekyn et Berthelmeeus Le Witte, tuteurs de l’orphelin Hans Martyn, comparaissent avec le beau-frère de ce dernier, Melchior Rensen, par devant le notaire anversois Peeter Wouters. En présence de deux témoins, ils constituent une nouvelle société destinée au commerce de la peinture, en remplacement de celle qui associait précédemment Mel- chior Rensen et la mère de Hans Martyn, récemment décédée après son père. Le contrat accorde au jeune fils une série de garanties portant sur son investissement ainsi que sur le rendement de celui-ci. Il est ainsi prévu que Rensen lui versera chaque année, tant que durera la société, la somme de quinze livres de gros de Flandre. Ce montant assez conséquent est octroyé en échange de la moitié des bénéfices, incertains mais supposés, de la compagnie, censés revenir initialement à Hans. Il est convenu en outre que le même Melchior, en échange des gains résultant toujours de la maison de la défunte, donnera à Hans une rente fixe de 6,25 % jusqu’à ce qu’il soit autorisé à disposer des ressources autrement ou qu’il en ait besoin pour affaires. L’acte mentionne ensuite que Melchior met en garantie la moitié des biens que lui et sa femme possèdent dans la maison appelée Sint-Marteen.

   L’ensemble de ces dispositions constitue un exemple parfait de contractus trinus, ainsi qu’on nomme l’habile formule conçue pour éluder l’interdit religieux qui pèse alors sur le prêt à intérêt [1]. Apparu vers le milieu du XVè siècle en Allemagne du Sud (à Augsbourg notamment), le contrat triple a fait son chemin dans les villes commerçantes qui, comme Anvers, connaissent un essor des activités économiques engendrant des besoins accrus en crédits et en capitaux. L’opération implique: 1) la création d’une société dans laquelle un associé – le fils dans l’exemple précité – participe en mettant des fonds à disposition, l’autre associé – le beau-frère – apportant son activité. Le prêteur récupérera sa mise lors de la dissolution de la société. En attendant, 2) il vend sa part des gains escomptés contre un rendement fixe annuel, 3) les pertes éventuelles étant couvertes par une garantie ou assurance – ici par la partie de maison que le beau-frère et sa femme possèdent. Formellement, il n’y a pas prêt puisque l’investisseur reste propriétaire de l’argent. Pratiquement, on arrive au même résultat.

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Cinq millénaires sur le rocher de Pont-de-Bonne

Les fouilles menées sur ce site modavien de fortifications celtique et carolingienne ont révélé des occupations humaines s’étendant de quelque 4000 ans avant J-C jusqu’au Xè siècle après. Mais cette longue histoire comprend aussi presque mille ans de délaissement, après un abandon peut-être lié à la guerre des Gaules

 

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Proposition de reconstitution des portes et fortifications celtiques (en haut) et carolingiennes (en bas) de Pont-de-Bonne (Modave). (Source: aSEHS studio, n. 1, première de couverture)

   Nous sommes à Pont-de-Bonne, commune de Modave, à une encablure du château des comtes de Marchin. Les fortifications du rocher dit du Vieux Château y dominent le Hoyoux où se jette le ruisseau qui a donné son nom au hameau. Doté d’infrastructures touristiques rénovées, le site a aussi fait l’objet, depuis 2004, de fouilles du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz (CAHC) qui en a publié les apports [1]. Mais fatalement, quand l’intérêt d’un lieu est aussi visible, on est rarement le premier servi…

   C’est dès 1863 qu’un « promeneur archéologique » , Léon Caumartin, dans un article du Bulletin de l’Institut archéologique liégeois, attira l’attention sur « l’emplacement et les restes d’un oppidium fortifié par la nature et par l’art » . Deux phases de construction avaient dû, selon lui, se succéder sur « ce plateau formidable qui commande toute la vallée du Hoyoux et était la clé du Condroz » . Il n’en fallait pas plus pour que des chercheurs, qualifiés ou non, viennent remuer la terre à la manière rudimentaire de l’époque. Nombre d’objets alors mis au jour ont alimenté les musées locaux et nationaux.

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Un monde rural féodal qui n’était pas sans loi

Les sources publiées relatives à l’Entre-Sambre-et-Meuse témoignent de l’existence d’un droit et de libertés qu’on a souvent cru réservés aux villes. Florennes dispose d’une charte depuis 1189, les recours au souverain en cas de conflit avec le seigneur sont fréquemment fructueux et l’information, par voie orale, circule bien (XIIIè-XVIIIè siècles)

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Le château des seigneurs de Florennes a succédé à un premier château en bois érigé dès le IXè siècle. (Source: Jean-Pol Grandmont, https://commons.wikimedia.org/wiki/User:Jean-Pol_GRANDMONT)

   Une idée encore répandue veut que les villes médiévales aient eu l’exclusivité des concessions mutuelles de pouvoirs au prince et de libertés aux habitants, dont les chartes constituent la forme la plus accomplie. Les campagnes, dans cette perspective, auraient été une sorte de Far West, certes non sans foi, mais certainement sans loi autre que celle du plus fort. La vision d’un seigneur qui n’en fait qu’à sa guise face à des paysans taillables et corvéables à merci n’a pas fini d’inspirer maintes productions littéraires, cinématographiques, télévisuelles… Et pourtant, elle a depuis longtemps déserté les travaux des historiens.

   Parmi d’autres, une vaste édition de sources, qui vient d’arriver à son terme, témoigne d’une réalité autrement policée que ne le donnent à penser les représentations courantes. Il s’agit des actes, accords, sentences, règlements, ordonnances… émis dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, alors largement partie intégrante de la principauté de Liège, entre le XIIIè et le XVIIIè siècle [1]. Une durée d’autant plus longue que bon nombre de documents parmi les plus anciens relaient une tradition orale encore plus antérieure.

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Quand le pays de Herve et les Limbourgs étaient sans frontières

Un système interrégional de commerce et de transport faisant usage des bêtes de somme les a traversées entre le sud de l’actuel Limbourg hollandais et le plateau hervien au sens très large. La scission des Pays-Bas au XVIè siècle n’avait pas brisé l’unité de ces contrées. Mais le chemin de fer a mis fin aux anciennes formes de mobilité (XVIIIè-XIXè siècles)

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Fermier avec un cheval de bât sur un chemin de campagne, gravure de Jan Van de Velde (II), 1639-1641. (Source: Collectie Rijksmuseum Amsterdam; n. 1 (mémoire), p. 25)

   Si le bocage caractérise de nos jours le pays de Herve, il n’en alla pas toujours ainsi dans le passé. Le plateau et ses environs ont, en fait, connu à partir du XVIè siècle un lent changement de physionomie lié à ce qu’on appelle parfois la première mondialisation (mais il y a de la concurrence!). Le commerce des céréales à meilleur marché en provenance des pays de la Baltique, dont Amsterdam était devenu la plaque tournante, a contraint à des réorientations de la production locale jusque dans les régions les plus éloignées. Les Herviens furent ainsi de plus en plus nombreux à se transformer en éleveurs, une autre partie de la main-d’œuvre devenue disponible alimentant des industries nouvelles de la laine ou du métal.

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