Recherches pour élèves sur la Grande Guerre

Les pistes de recherches proposées pour l’enseignement secondaire sur la Grande Guerre par trois historiens de la KULeuven ruinent le mythe des soldats flamands brimés par les officiers francophones. Parmi les thèmes envisagés figurent les progrès accomplis dans le domaine militaire et les épreuves endurées par les populations civiles (1914-1918)

   « C’est un mythe que les Flamands qui défendaient leur langue sur le front de l’Yser furent implacablement traduits devant des tribunaux militaires francophones » . Tel est le constat de l’historien du droit Jos Monballyu, professeur à la Katholieke Universiteit te Leuven (KULeuven), dans le cadre d’une étude basée sur les dossiers pénaux de la Grande Guerre [1]. Il en ressort que peu nombreux furent les militaires poursuivis pour leur engagement flamand supposé et qu’on ne trouve pas trace d’un quelconque arbitraire judiciaire.

   Ce n’est pas le premier travail qui met à rude épreuve des clichés d’autant plus ancrés qu’ils ont fait et font toujours l’objet d’instrumentalisations politiques. A leur critique se sont attelés depuis belle lurette un Lode Wils, de la même université, et plus récemment l’historienne de référence sur 14-18 qu’est Sophie De Schaepdrijver (Pennsylvania State University, Vrije Universiteit Brussel). Celle-ci s’est expliquée, dans un entretien, sur l’origine de sa démarche: « Je suis un produit de la réforme de l’enseignement de l’histoire. Je n’hésite pas à dire que l’histoire fut alors entièrement refondue, et que pendant mes six ans d’enseignement secondaire je n’ai strictement rien appris. Tout ce qu’on m’a enseigné, ce sont ces mythes. Par exemple, que sur l’Yser des soldats flamands mouraient parce qu’ils ne comprenaient pas les ordres donnés en français. J’y croyais dur comme fer, puisqu’on me l’avait répété pendant des années. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris que c’était au fond un mythe – comme il y en avait tant d’autres » [2].

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Naissance et baptême de Bruges

Les plus anciennes sources écrites ou numismatiques mentionnant le nom de Bruges se situent entre le milieu du IXè siècle et le milieu du Xè. C’est aussi au cours de cette période que la ville a émergé en tant que centre comtal, religieux, commercial et portuaire (850-950)

   La naissance de Bruges demeure en grande partie nimbée de mystère. Elle n’a pas fini de fournir aux historiens matière à débats, d’autant que s’y greffent les thèses contradictoires des uns et des autres quant à la genèse même des villes. Pas d’antécédents romains ni mérovingiens en tout cas: aussi, à l’encontre de ce qu’on a longtemps cru, est-il improbable que la « municipium Flandrense » dont il est question dans la Vita Eligii, une vie de saint Eloi datée de la seconde moitié du VIIè siècle ou du début du VIIIè, se réfère déjà à Bruges. Oudenburg constitue ici un candidat beaucoup plus crédible, notamment pour avoir été un castellum de l’Antiquité tardive auquel peut, en effet, s’appliquer le terme alors en vigueur de municipium.

   Où trouver dès lors la plus ancienne mention de Bruges ? Nombre de travaux de vulgarisation évoquent un texte de 892 [1], mais il semble bien, au vu des éléments rassemblés par Georges Declercq (Vrije Universiteit Brussel et Université libre de Bruxelles), qu’on puisse aujourd’hui reculer le curseur de quelques décennies [2].

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La construction à l’ère du management

Entre architectes, ingénieurs et entrepreneurs généraux, les relations n’ont pas toujours été au beau fixe avant que de nouvelles professions viennent bousculer l’organisation de la trinité initiale. Les pratiques anciennes et nouvelles ont coexisté au risque de s’affronter (1874-1964)

   En décembre 1931, un groupe de 250 entrepreneurs généraux visite le chantier du premier tunnel sous l’Escaut à Anvers, guidé par des collègues mais aussi des ingénieurs représentant des entreprises telles que les Pieux Franki, De Wandre, Melard, Van Hauwaert, Maistriau, Van Overloop… L’initiative, due à l’associatif professionnel et visant à favoriser le transfert des savoirs, est réitérée en 1935, cette fois à Bruxelles, sur le plateau du Heysel où on bâtit le palais des Expositions. Mais les relations entre les métiers de la construction sont loin d’avoir été toujours à aussi beau fixe…

   Le secteur a connu une croissance impressionnante. De 21.000 en 1846, le nombre de personnes qui y sont employées est passé à plus de 150.000 en 1937 (de 1,5 à 4,6 % de l’emploi global) et il se sera encore accru de plus de 100.000 unités en 1961. Cette évolution est allée de pair avec l’émergence de la fonction de l’entrepreneur général en tant que gestionnaire de l’organisation et de l’exécution des projets. Une redéfinition et une redistribution des responsabilités entre les différentes compétences concernées en ont résulté. Les architectes ont ainsi cessé d’être impliqués dans tout le processus de la construction, comme c’était encore le cas au début du XIXè siècle, en vertu d’usages séculaires confirmés par le Code civil de 1804. Les tensions liées à ces changements, entre acteurs ainsi qu’entre nouvelles pratiques et cadre légal, constituent un des thèmes les plus récurrents relevés par Jelena Dobbels et Inge Bertels dans leur étude de contenu de la presse spécialisée et des organisations des entrepreneurs [1].

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Henri Conscience et la chouannerie belge

« De Boerenkryg » , le roman d’Henri Conscience (1853), relate de manière réaliste le soulèvement contre le régime français, pour la foi catholique et pour la patrie belge, qui mobilisa dans toutes les couches de la population. Mais la diffusion de cette œuvre, comme le souvenir des événements eux-mêmes, se sont largement estompés (1798)

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Le monument conçu par Ernest Dieltiens et érigé en 1898 à Herentals pour le centenaire de la guerre des Paysans. (Source: https://www.herentals.be/boerenkrijgmonument)

   La Belgique est française depuis trois ans et Overmere, près de Termonde, appartient au département de l’Escaut quand, le 12 octobre 1798, un huissier, accompagné de quelques soldats de l’armée occupante, vient saisir les biens d’un citoyen récalcitrant à l’impôt. L’affaire fait rapidement le tour du village. Les jeunes commencent à s’attrouper, montrant les dents ou les poings en direction des sbires qui n’en mènent pas large. Les cris de « Vive l’Empereur » (d’Autriche) sont lancés comme autant de défis. Les représentants de l’ordre n’insistent pas: ils s’en vont sous les huées.

   Partie remise, bien sûr. On envoie peu après des gendarmes pour réduire les bagarreurs. Mais les jongens ont ameuté les communes environnantes. La guerre des Paysans est déclenchée. Elle va s’étendre, à des degrés divers, dans toutes nos provinces et, malgré l’appellation réductrice, mobiliser dans toutes les couches sociales. La République mettra trois mois au moins pour venir, partiellement, à bout de l’incendie.

   Un demi-siècle s’est écoulé depuis ces événements quand Henri (ou Hendrik) Conscience en fait, en 1853, la matière d’un roman qui sera l’un de ses plus grands succès, tant en néerlandais qu’en traduction française.

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Adversaire des Lumières, jusqu’à la mort

Emigré dans nos Pays-Bas où il fut exécuté sous le régime français, le père dominicain Charles-Louis Richard a consacré sa vie à répondre aux philosophes. Opposant volontiers à l’adversaire son propre langage et ses propres concepts, son apologétique porte aussi les traces des tensions internes au monde chrétien de l’époque (1711-1794)

   Le 16 août 1794 à Mons, le père dominicain Charles-Louis Richard était fusillé après avoir été traduit devant le tribunal révolutionnaire de la ville, au terme d’une longue fuite qui l’avait conduit à Bruxelles, Louvain, Lille, Tournai, Liège et Maastricht. « En marchant au supplice, ce vieillard, d’une énergie extraordinaire, chantait à pleine voix le Te Deum » , écrira en 1842, dans Le Messager des sciences historiques de Belgique, l’érudit Renier Chalon sur la base des récits de témoins oculaires. Ainsi s’achevait une longue vie, largement vouée à combattre les philosophes des Lumières, puis le despotisme éclairé de Joseph II et enfin la volonté de soumission de l’Eglise par le régime français (constitution civile du clergé).

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Centenaire de la Grande Guerre: la patrie absente

Les événements commémoratifs ont été d’une exceptionnelle abondance, mais sans coordination entre les différents niveaux de pouvoir. Un premier bilan dressé pour la Région de Bruxelles-Capitale fait ressortir l’importance du registre de l’émotion et la prédominance d’une relecture du conflit esquivant la dimension patriotique au profit de thèmes d’actualité tels que le pacifisme, l’européanisme ou le féminisme (1914-1918)

   « Il est très probable qu’aucun événement historique n’a jamais généré dans la capitale autant de manifestations en tout genre, accompagnées d’une telle mobilisation d’acteurs publics, parapublics, associatifs et privés » . Tel est le constat dressé par les auteurs d’une étude portant sur pas moins de 434 activités recensées dans le cadre du centenaire de la Première Guerre mondiale – hors publications et articles de presse – sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale, entre le 1er janvier 2014 et le 30 juin 2017 [1]. L’agenda s’est fortement allégé dans les mois qui ont suivi cette dernière date, le retour de flamme étant attendu pour l’automne 2018 avec les cent ans de l’armistice.

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La fête médiévale pleine de sens

Qu’ils parodient un mandement épiscopal de carême ou invitent à danser et à boire, les prolongements littéraires des carnavals et autres fêtes des fous font ressortir leur fonction unificatrice de la communauté locale (XVè-XVIè siècles)

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Le combat entre le carnaval et le jeûne, gravure de Frans Hogenberg, Anvers, 1558. Les armes des combattants sont du poisson (à droite) ou de la viande et des œufs, entre autres (à gauche). (Source: n. 1; Rijksmuseum Amsterdam, RP-P-OB-7664, https://www.rijksmuseum.nl/nl/zoeken?q=RP-P-OB-7664&v=&s=&ii=0&p=1)

   De tout temps, les carnavals et autres fêtes des fous ont compté, parmi leurs fonctions notoires, celle de dire leur fait à ceux qui le méritaient. Magistrats corrompus, seigneurs impitoyables, clercs aux mœurs dissolues… en prenaient pour leur grade. Il y avait là un fond très moral: les satires, même de mauvais ton, donnaient une leçon d’humilité et de sagesse populaires à ceux qui en faisaient les frais, tout en consolant leurs acteurs et spectateurs d’être parfois si mal dirigés. Mais un autre rôle, autrement important que celui d’une soupape de sûreté, peut être mis en évidence: celui de ciment de la vie commune, fût-ce en toute légèreté et sans avoir l’air d’y toucher. Un projet de recherche en cours à l’Université d’Utrecht vise à éclairer sous cet angle la culture festive du Moyen Age finissant et la production littéraire qui lui était liée [1].

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Pourquoi pas un parti paysan ?

L’examen de deux débats parlementaires de la fin du XIXè siècle, sur le protectionnisme et l’approvisionnement en eau de Bruxelles, conduit à nuancer la représentation d’un parti catholique et d’un parti libéral unanimes l’un dans la défense des intérêts ruraux et paysans, l’autre dans celle des intérêts urbains et industriels (1884-1888)

   Eglise/Etat, possédants/travailleurs, centre/périphérie, agriculture/industrie: tels sont, selon les sociologues et politologues Seymour Martin Lipset (Etats-Unis) et Stein Rokkan (Norvège), les quatre lignes de clivage qui ont structuré en grande partie la vie politique dans nos pays. Et pourtant, la dernière dichotomie citée n’a jamais trouvé, en Belgique, de concrétisation dans l’existence d’un parti spécifique. Paradoxe ? Quand le Parti ouvrier belge voit le jour en 1885 (possédants/ travailleurs), plus d’un tiers de la population active est encore attelé à la culture et à l’élevage, sans qu’il y ait une formation vouée à la défense de ses intérêts.

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Conflits et imbroglios judiciaires dans l’Ancien Régime

La complexité de notre ancien système judiciaire vaut bien celle de nos institutions politiques actuelles. En témoignent les rivalités entre haute cour et conseil provincial dans le comté de Namur ou les vicissitudes du Grand Conseil de Malines, juridiction suprême des Pays-Bas habsbourgeois mais pas pour tous (XVIè-XVIIIè siècles)

   La servante Jeanne Servais a-t-elle volé son maître Jacques Burlet récemment décédé ? Les frères Burlet en sont convaincus et la haute cour de Namur (l’échevinage) leur donne raison en août 1716, condamnant Jeanne à trois mois de prison et au bannissement perpétuel. A la suite de ce jugement, deux appels partent vers la principale instance judiciaire du comté, à savoir le conseil provincial de Namur. L’un provient de la condamnée qui conteste la peine, l’autre du maïeur Jean-François d’Hinslin, poursuivant, qui l’estime trop légère. Résultat, en mars 1717 après compléments d’enquête: acquittement de la Servais et condamnation du maire aux frais de procédures. Celui-ci, on s’en doute, la trouve saumâtre et, soutenu par la haute cour, contre-attaque en interjetant cette fois devant le Grand Conseil de Malines, la juridiction suprême des Pays-Bas habsbourgeois (une des deux principales composantes de la future Belgique, l’autre étant la principauté de Liège). d’Hinslin y obtient que son appel suspende la mise en liberté de la domestique, réclamée par le conseil provincial. Le conflit reprend alors l’ascenseur pour monter cette fois jusqu’à l’empereur Charles VI. Celui-ci met en question la compétence de Malines en matière d’appel. Et les conseillers de faire la sourde oreille. Les frères Burlet, condamnés aux frais de procédure, viennent à leur tour en appel devant le Grand Conseil, lequel pour le coup… redevient compétent aux yeux du gouvernement.

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L’autre âge d’or de la gauche ultra

Insignifiante numériquement et électoralement, la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT), émanation du trotskisme, a été influente avant tout dans le champ métapolitique, celui des « luttes » sociétales de l’après-Mai 68. Mais cette ligne n’a pas été sans tensions internes, ruptures et revirements (1971-1984)

   A l’heure où les sondages promettent une percée électorale d’appréciable ampleur au Parti du travail de Belgique (PTB), il n’est pas sans intérêt de revenir sur cet autre âge d’or de l’extrême gauche – appelée aujourd’hui gauche radicale – que furent les années ’70 du siècle dernier, dans le sillage de Mai 68. Le contexte très particulier de l’immédiat après-guerre n’autorise guère, en revanche, le parallèle avec le précédent temps fort que fut le raz-de-marée du Parti communiste de Belgique (PCB) aux élections législatives de 1946, d’où il sortit troisième parti du pays (23 sièges, devant les libéraux qui en comptaient 17). La vague rouge déferlante après nos golden sixties n’a guère eu, pour sa part, de répercussions dans les urnes. C’est davantage par le foisonnement des nouveaux partis et mouvements alternatifs qu’elle se caractérise.

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