Les sciences sociales, d’un engagement à l’autre

D’abord conçue comme une spécialisation pour les étudiants en droit et un vivier de cadres politiques catholiques, la faculté qui leur est consacrée à l’Université de Louvain est devenue plus autonome et s’est détachée du pilier chrétien, mais grande est la perméabilité des chercheurs aux courants qui traversent la société (1892-2013)

   En octobre 1892, l’école des sciences politiques et sociales démarre à l’Université de Louvain avec 36 étudiants dont beaucoup d’élèves libres. Depuis, l’effectif a plus que centuplé rien que du côté flamand: 3923 inscrits pour l’année académique 2020-2021 à la faculteit sociale wetenschappen [1], incluant la politologie, la communication, la sociologie et l’anthropologie, mais non la science économique qui a pris le large entre-temps. Bien d’autres changements majeurs sont intervenus au fil des ans quant à la conception et aux méthodes des disciplines concernées. Emmanuel Gerard, historien, professeur émérite et ancien doyen de la faculté, a entrepris de retracer le chemin parcouru dans un livre qui n’est pas que d’intérêt local [2].

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Pierre Hubermont, de la littérature prolétarienne à l’Ordre nouveau

L’auteur socialiste de « Treize hommes dans la mine » , inspiré par la condition ouvrière, s’est rallié sous l’occupation allemande à la collaboration au nom de l’unification européenne, de la cause wallonne, de l’antisémitisme, de l’antimaçonnisme… Condamné et ostracisé après la Libération, il a été néanmoins réédité (1920-1989)

   Le 28 mai 1940, Henri De Man, président du Parti ouvrier belge (POB, ancien nom des actuels PS et Vooruit), invite dans un manifeste ses militants à accepter le fait de la victoire allemande, convaincu que celle-ci ouvre la voie à une révolution qui instaurera « la souveraineté du Travail » . Parmi les figures que le chef socialiste entraîne dans son sillage émerge notamment celle de Pierre Hubermont, « écrivain prolétarien » auquel le roman Treize hommes dans la mine a, quelques années auparavant, conféré une renommée internationale. Un trio de chercheurs s’est attaché à retracer son itinéraire, singulier et symptomatique à la fois [1].

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Dans quelle langue évangéliser au Congo ?

Fallait-il miser sur le kongo, le kiteke, le bobangi, le bangala… ? La question s’est posée notamment aux missionnaires baptistes, dont les choix ont varié en fonction des périodes et des implantations. Parallèlement, l’opportunité ou non de forger une langue « améliorée » et normative a été source de tensions et de contradictions (1879-1940)

   Les bons frères croient dire aux indigènes que « le Christ est au Ciel » . En fait, ceux-ci comprennent que « le Christ est dans une coquille d’escargot » . S’agit-il de leur enseigner le commandement « tu ne commettras pas d’adultère » ? Celui-ci est en réalité reçu par les auditeurs comme étant « tu ne demanderas pas d’honoraires pour l’adultère » ! Telles sont parmi bien d’autres, s’il faut en croire John Whitehead, membre de la Baptist Missionary Society (Société baptiste missionnaire, BMS), les horreurs de traduction auxquelles a conduit, à la fin du XIXe siècle, la mauvaise connaissance par ses coreligionnaires du bobangi, langue bantoue aujourd’hui en usage dans une zone située sur la rive gauche du fleuve Congo, grosso modo entre Lukolela et Bolobo. L’auteur de ces remarques, contenues dans une lettre datée de 1904, a publié quelques années auparavant une Grammar and Dictionary of the Bobangi Language, mais cet ouvrage est alors lui-même des plus controversés.

   A l’aide notamment des archives de la BMS conservées à Oxford, Michael Meeuwis, spécialiste des langues et cultures africaines, professeur à l’Université de Gand, a retracé le cheminement, les hésitations, les revirements aussi de l’évangélisation et de la scolarisation protestantes confrontées, là où elles ont été dominantes, à la diversité foisonnante des parlers locaux [1].

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Les infanticides devant la justice au temps de Léopold II

Les affaires soumises aux assises de Flandre-Occidentale ont concerné majoritairement des femmes poursuivies pour avoir tué un enfant né hors mariage. Les travaux forcés de 10 à 15 ans ont été la peine la plus fréquente. Dans 40 % des cas, l’acquittement a été prononcé faute de preuve ou sur la base de circonstances atténuantes (1868-1914)

   Entre 1868 et 1914, selon les données de l’administration belge de la justice criminelle et civile, le ministère public traduisit devant une cour d’assises 333 personnes accusées d’être auteurs ou complices d’un infanticide. 160 d’entre elles furent acquittées et 173 condamnées. A cette époque comme à la nôtre, la plupart des coupables étaient des femmes (vérité statistique généralement moins évoquée que celle des assassinats d’adultes commis majoritairement par des hommes). Les cas – très peu nombreux – de poursuites par contumace ne furent pas comptabilisés.

   Quels étaient les profils de ces meurtrières et meurtriers ? Quelles furent leurs motivations ? Quelles peines encoururent-ils ? Pour cerner de plus près cette tragique réalité, Jos Monballyu, professeur émérite de la faculté de droit de la Katholieke Universiteit Leuven, a procédé à l’examen détaillé des dossiers soumis aux assises de Flandre-Occidentale pendant la période considérée, qui va de l’entrée en vigueur du nouveau Code criminel belge (loi du 8 juin 1867) au déclenchement de  la Première Guerre mondiale, après laquelle de nouveaux changements législatifs sont intervenus [1].

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Versailles 1919: l’échec de la « grande Belgique »

Michel Auwers en déplace la responsabilité des politiques vers les « jeunes loups » de la diplomatie formés à l’école de Léopold II. En opposition à son successeur et à la tradition neutraliste belge, leur agenda annexionniste visant nos voisins s’est heurté à un air du temps peu favorable à la quête d’agrandissements territoriaux (1914-1920)

   « Adieu, veau, vache, cochon, couvée! » … Au terme des négociations qui aboutissent au traité de Versailles, signé le  28 juin 1919, la Belgique obtient un morceau de la Rhénanie, qui constitue aujourd’hui notre Communauté germanophone, un mandat d’administration des ex-colonies allemandes du Ruanda-Urundi (futurs Rwanda et Burundi), la fixation des réparations dues par le Reich vaincu ainsi que la fin du statut de neutralité obligatoire. C’est beaucoup moins que les rêves nourris, au cours de la Grande Guerre, dans des milieux nullement marginaux et jusque dans les sphères gouvernementales: rêves d’un retour aux frontières d’avant 1839, rêves lorgnant vers le Grand-duché de Luxembourg, le Limbourg hollandais et l’embouchure de l’Escaut, voire davantage encore.

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Une droite radicale dans la Résistance

Nationaliste, antiparlementaire, anticommuniste, corporatiste, défilant en uniformes, la Légion nationale belge a pu apparaître comme un calque du fascisme mussolinien. Elle s’en est pourtant distanciée et sous l’occupation allemande, son chef Paul Hoornaert ainsi que nombre de ses membres sont morts pour la cause alliée (1922-1944)

   2 février 1944. A la prison pour travaux forcés de Sonnenburg (aujourd’hui Słońsk en Pologne), Paul Hoornaert rend son dernier souffle, vaincu par la maladie, les mauvais traitements et la sous-alimentation. Dix-huit mois auparavant, à Aix-la-Chapelle, un tribunal militaire allemand l’a jugé en tant que responsable d’une organisation qui « poursuivait des buts germanophobes » . Quinze de ses hommes ont été condamnés en même temps que lui, dont sept ont été fusillés.

   Ce chapitre tragique de l’histoire de la Résistance ressemble à bien d’autres, avec une particularité. C’est que l’organisation ainsi décimée fut en son temps considérée comme « fasciste » et le serait encore plus au nôtre. Il s’agit de la Légion nationale belge, dont le parcours vient d’être retracé par Lionel Baland [1], « un écrivain » , ainsi qu’il se présente, qui a tiré amplement profit de travaux antérieurs mais aussi de sources de première main (presse surtout, dossiers de l’armée belge…).

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L’impossible parti catholique en Brabant wallon

Ici comme ailleurs, aucune des tentatives visant constituer une formation qui soit beaucoup plus qu’un regroupement de tendances n’a pu aboutir dans la seconde moitié du XIXe siècle . L’autonomie locale, l’indépendance des élus et les divisions entre libéraux et ultramontains ont fait obstacle aux volontés centralisatrices (1857-1884)

   Appréhendé avec les critères de notre réalité présente, le XIXe siècle politique procure un dépaysement total. Rien ici qui puisse évoquer de près ou de loin ce qu’on appelle communément, de nos jours, la « particratie » . Il existe certes des courants d’opinion. Et les libéraux se sont bien donné un embryon de parti dès 1846. Mais les obédiences sont en quelque sorte invertébrées, la volonté de se doter d’une organisation centralisée au sommet n’émergeant que peu à peu, non sans s’exposer à de nettes réticences. Une récente étude de Paul Wynants, professeur émérite de l’Université de Namur, relate ces tentatives et les contre-feux qu’elles ont suscités dans le monde catholique du Brabant wallon [1].

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Les panoramas belges, chefs-d’œuvre en péril

Objet d’un engouement éphémère au tournant des XIXe et XXe siècles, ces immenses toiles réalistes déployées en cercle sont aujourd’hui bien souvent en triste état, quand elles n’ont pas carrément disparu. Elles ont souffert des critiques qui n’y ont vu qu’un « mass medium » relevant du divertissement plutôt que de l’art (1880-)

   Ceux qui ont visité au moins une fois le site de la bataille de Waterloo n’ont pu manquer le grand Panorama de la bataille qui s’y trouve conservé dans une rotonde de 35 mètres de diamètre. Réalisée en 1912 par le peintre français Louis-Jules Dumoulin, la toile se déploie en cercle sur le mur intérieur de l’édifice, de sorte que le spectateur peut se croire au cœur même de l’ultime affrontement de Napoléon avec les puissances coalisées. Ce qui se donne ici à voir est aussi un des rares témoins d’une forme de représentation qui connut son heure de gloire au tournant des XIXe et XXe siècles, avant que le cinéma la rende obsolète.

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Un Rwanda déchiré dès l’indépendance

Le contentieux interethnique est un fil rouge dans la destinée anthume et posthume de son premier et éphémère président Dominique Mbonyumutwa, comme dans celle des autres responsables politiques. Les mouvements qui réclamaient l’émancipation se sont combattus autant ou plus qu’ils n’ont combattu le pouvoir belge (1952-2010)

   Le 1er novembre 1959 à Gitarama, Dominique Mbonyumutwa, ancien instituteur devenu commis de l’administration locale, est agressé par une bande de jeunes partisans du roi (mwami) Kigeli V. L’incident est un des catalyseurs des troubles qui embrasent alors le Rwanda, au moment même où la Belgique a enclenché un processus d’autonomie interne dans les territoires qu’elle administre sous tutelle de l’Organisation des Nations unies, faisant suite au mandat reçu de la Société des nations après la Première Guerre mondiale.

   L’homme qui a ainsi contribué bien involontairement à mettre le feu aux poudres deviendra, quatorze mois plus tard, le premier et éphémère président du pays des mille collines, avant même la proclamation officielle de son indépendance le 1er juillet 1962. Ce personnage clé, né en 1921 à Mwendo, dans la région centrale du Kabagari, a récemment trouvé son biographe en François Xavier Munyarugerero, docteur en histoire et civilisations de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris) et journaliste à l’hebdomadaire Jeune Afrique après avoir dirigé des départements ministériels à Kigali [1].

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Des victimes et des débats: le Titanic et la Belgique

Vingt Belges périrent dans le naufrage. Le sort des survivants ne fut pas toujours enviable. Grand fut le choc émotionnel dans l’opinion. Presse et monde politique croisèrent le fer sur la sécurité maritime mais aussi sur l’orgueil technologique, l’efficacité de la prière ou les comportements comparés des « races » anglo-saxonne et latine (1912)

   La catastrophe du Titanic a 110 ans et elle n’a cessé d’être un sujet de prédilection dans les sphères de l’édition, du théâtre, de la musique et de l’opéra (Wilhelm Dieter Siebert, Maury Yeston…) ou encore du cinéma (Jean Negulesco, James Cameron…), sans parler des expositions d’objets remontés de l’épave. Bien peu savent pourtant que le plus célèbre naufrage de l’histoire, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 au sud de Terre-Neuve, cinq jours après son départ de Southampton à destination de New York, concerna aussi notre pays, à commencer par les Belges qui se trouvaient à bord, mais aussi pour la résonance immédiate de l’événement dans la presse, l’opinion et la culture populaire du temps.

   Pour approcher ces deux aspects, nous disposons du mémoire de licence défendu à l’Université de Liège par Jean-François Germain il y a de nombreuses années déjà [1] et, plus récemment, du travail accompli par Dirk Musschoot, journaliste flamand ayant beaucoup planché sur l’émigration en Amérique [2].

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